La souveraineté numérique est le nouveau sujet à la mode. Les initiatives se multiplient au plus haut niveau de l’État. Dernière en date : le déploiement d’un outil de visioconférence français dans toute l’administration. Est-ce autre chose que de la gesticulation ?
Nous l’avons montré il y a quelques jours, l’Union européenne (UE) est totalement dépendante des outils numériques américains. Cette hégémonie des Gafam – Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft – est combattue depuis plusieurs années à coups de réglementations, de fiscalité et d’amendes.
Un Observatoire de la souveraineté numérique
Limiter le pouvoir des grands groupes américains apparaît d’autant plus urgent qu’ils sont accusés de tous les maux. Pour le site internet viepublique.fr, « les Etats se retrouvent à la fois contestés et concurrencés dans l’exercice de leurs prérogatives classiques attachées à la souveraineté ». Ces groupes affectent la liberté d’autodétermination des individus. Le pouvoir qu’ils exercent à l’échelle mondiale, est-il aussi écrit, « pourrait les faire reconnaître, à brève échéance, comme des entités rivales ou partenaires pour la gestion des sociétés humaines ». C’est par « refus de voir les peuples, les communautés d’utilisateurs, les États, les individus perdre le contrôle de leur destin au profit d’entités mal identifiées, non légitimes, et dont l’objectif n’est pas la promotion de l’intérêt général » que serait née la réflexion sur la souveraineté numérique.
L’État a donc décidé de prendre le taureau par les cornes. Il multiplie les initiatives en ce début d’année 2026. Ainsi, le 26 janvier, le haut-commissariat à la Stratégie et au Plan a-t-il officialisé la création de l’Observatoire de la souveraineté numérique. Sa mission est triple : « dresser un diagnostic partagé des dépendances critiques ; fournir des outils d’aide à la décision pour les acheteurs publics et privés ; contribuer à l’orientation des politiques publiques en matière de souveraineté numérique ». Un questionnaire national sur les usages numériques critiques des organisations et les dépendances aux solutions extra-européennes est d’ores et déjà programmé, avec les premières analyses et restitutions au printemps 2026.
Le lendemain, le 27 janvier, la commission des lois de l’Assemblée nationale approuvait une proposition de résolution du groupe Écologiste « tendant à la création d’une commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France ». Dans leur argumentaire, les députés mettent ceci en avant : « Près de 70 % des dépenses publiques françaises en infrastructure numérique vont à des entreprises américaines. Cela veut dire pour le citoyen français que des données sensibles sont hébergées sur des serveurs américains, donc soumis aux lois américaines et non européennes, bien plus protectrices. »
Cette proposition de résolution s’appuie sur un rapport de la Cour des comptes de novembre 2025 concernant « Les enjeux de souveraineté des systèmes d’information civils de l’État », pour réclamer une maîtrise par l’État des technologies numériques et du droit qui leur est applicable, afin de « conserver une capacité autonome d’appréciation, de décision et d’action dans le cyberespace ».
Le Gouvernement choisit un logiciel de visioconférence français
C’est aussi le 26 janvier 2026 que le ministre délégué chargé de la Fonction publique, David Amiel, a annoncé que les fonctionnaires de l’État devraient désormais utiliser le logiciel Visio pour leurs visioconférences. L’outil a été développé par la direction interministérielle du numérique (Dinum) pour remplacer les Teams, Zoom, GoTo Meeting ou Webex employés jusqu’alors. Visio a été expérimenté depuis un an par 40.000 agents publics. Sa généralisation devrait permettre d’économiser un million d’euros en frais d’abonnement par tranche de 100.000 utilisateurs. Le coût de son développement par la Dinum n’a, en revanche, pas été communiqué. Depuis l’été 2025, les agents de l’État ont aussi Tchap à leur disposition, une solution de messagerie instantanée et sécurisée qui leur est réservée.
Au même moment, la ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, ouvrait les Rencontres de la souveraineté numérique qui se déroulaient à Bercy. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle a été chahutée par les professionnels présents dans la salle. Michel Paulin, président du comité de filière logiciels et solutions numériques de confiance, par ailleurs ancien PDG d’OVH-cloud, a qualifié les choix du Gouvernement d’aberrants. « Croire qu’une solution développée par trois développeurs en CDD dans le secteur public peut aller concurrencer Microsoft est une hérésie », a-t-il lancé. Pour lui, l’État ne doit pas plus concevoir un outil de visioconférence qu’il ne doit fabriquer de voitures. En faisant cela, a ajouté Michel Paulin, il « fragilise l’écosystème, alors que des solutions performantes existent et sont prêtes à proposer leur offre aux administrations ».
Au-delà de Visio, c’est LaSuite – suite numérique développée par la Dinum qui comprend aussi des outils de rédaction, de gestion de données, de partage de fichiers, de messagerie, etc. – qui est visée par les entreprises du numérique. Les professionnels accusent l’État de vouloir réinventer la roue alors que de nombreuses solutions françaises sont déjà sur le marché. Le fait que l’Agence nationale de la cohésion des territoires soit en train de développer LaSuite territoriale et vienne à son tour concurrencer les acteurs proposant les mêmes services, ajoute au malaise.
Des précédents qui ont viré au fiasco
Ces initiatives ont de quoi inquiéter : les précédentes tentatives de faire naître des outils français censés concurrencer les géants américains ont pratiquement toutes fait long feu comme le montre une étude de l’IREF portant sur « L’e-administration à la française », parue en 2022.
A titre d’exemple, nous pouvons citer l’application TousAntiCovid qui devait avant tout servir au traçage des cas contacts et qui a essentiellement été utilisée comme portefeuille des pass sanitaires et vaccinaux. La Cour des comptes a estimé qu’elle a été d’une « efficacité incertaine » pour des dépenses totales (coût des personnes employées pour joindre les cas contacts compris) dépassant probablement 600 millions d’euros (M€). Les Français ont préféré utiliser des applis comme Covid Tracker ou Vite Ma Dose développées par un jeune entrepreneur. Si le Gouvernement a fait ces choix malheureux à l’époque, ce n’était pas pour le plaisir de dépenser de l’argent (du moins nous l’espérons), mais pour de ne pas dépendre de Google ou Apple. Problème : l’appli n’était pas interopérable avec les autres applications de traçage disponibles dans l’UE. Les applications allemande, italienne et irlandaise, développées avec l’aide des géants américains, étaient non seulement interopérables entre elles, mais elles avaient aussi la capacité de communiquer avec d’autres. C’est pourquoi elles ont rencontré un grand succès.
Autre exemple affligeant, celui de Qwant, le moteur de recherche français présenté comme une alternative à Google. Créé en 2011, il n’est jamais sorti de l’anonymat et n’a su produire que des pertes. Il bénéficie pourtant du soutien sans faille de l’État. Le secrétaire d’État chargé du Numérique, Cédric O, n’avait-il pas annoncé, lors du salon Vivatech 2019, que les directions des systèmes d’information de l’État et de l’administration française étaient invitées à installer Qwant comme moteur de recherche par défaut ? Qwant n’aurait aujourd’hui pas plus de 0,1% de part de marché en Europe. Mais le pire n’est pas là. Le pire c’est que Qwant, gavé d’aides publiques, s’appuie en réalité sur Bing, le moteur de recherche de Microsoft et qu’il a été condamné par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) pour avoir transmis des données non anonymisées au géant américain ! Le comble pour une entreprise qui communiquait sur l’assurance qu’elle ne gardait aucune information sur ses utilisateurs.
Beaucoup de bruit pour pas grand-chose
Toutes les tentatives de faire naître des champions français du numérique – qui ont démarré avec le Plan calcul de 1966 – ont échoué, probablement parce qu’elles étaient d’initiative étatique.
Il est à craindre que les projets actuels autour de la souveraineté numérique ne coûtent beaucoup d’argent, ne mobilisent énormément de monde, ne génèrent des tas de rapports… que pour accoucher d’une souris.
Dans une tribune récente, Jacques Pommeraud, PDG du groupe Inetum, un des leaders des services numériques en Europe, affirmait que « La souveraineté numérique n’est pas une fin en soi ». Il y explique que ses clients recherchent « les meilleurs produits et les meilleures technologies pour rester compétitifs » face à leurs concurrents américains, chinois et indiens. On peut comprendre que privilégier les technologies européennes soit indispensable dans certains domaines, comme la défense, écrit Pommeraud, mais « ériger ce principe en dogme universel serait une erreur ». Parce que les entreprises doivent « conserver la maîtrise de leurs choix technologiques ». Parce que le numérique est « une chaîne de technologies hétérogènes : certaines sont européennes, d’autres non ». Parce que refuser d’utiliser les meilleurs produits simplement parce qu’ils ne sont pas européens, « c’est ralentir notre propre compétitivité » et c’est absurde. Parce qu’enfin les « entreprises ont besoin de solutions efficaces » aujourd’hui, pas dans quelques années, quand les hypothétiques « Airbus du numérique » auront pris leur envol.
« Combien de projets d’innovation publics qualifiés de “souverains” ont-ils délivré les résultats escomptés ? », demande Jacques Pommeraud. L’Europe a des champions du numérique (par exemple les français Mistral AI et OVHcloud). Ils n’attendent pas « une béquille de l’État, mais la liberté d’innover dans un cadre réglementaire stable ». Et, ajouterons-nous, beaucoup moins contraignant qu’aujourd’hui.
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10 réponses
« Croire qu’une solution développée par trois développeurs en CDD dans le secteur public peut aller concurrencer Microsoft est une hérésie »,
On ne saurait mieux dire…
Nos franchouillards ont le mot souveraineté tout le temps a la bouche mais notre dépendance économique ne les inquiète nullement : dette 3 350 milliards détenue à 55% par des non résidents et toujours un déficit qui va naviguer entre 5 et 6% en 2026🤣🤣🤣🤣🤣
La fabrique de crétins qu’est devenue l’éducation nationale (qui ne mérite pas de majuscules) a fonctionné à plein et donne ses résultats avec les coûteux crétins surpayés de notre « haute administration ».
Si le niveau moyen des élèves a nettement baissé par contre nos écoles d ingénieurs restent de très haut niveau et sont particulièrement appréciées aux usa
Actuellement, dans certaines universités, l’application open-source BigBlueButton est promue pour les visioconférences, alors même que ces établissements disposent d’un abonnement Teams. Comme BigBlueButton doit être hébergé sur un serveur local, la capacité de montée en charge est très loin de celle des leaders du marché, sans parler de l’ergonomie. Résultat : après un essai, les personnels retournent rapidement sur Teams. Vivement La Suite Visio !!!
Article intéressant, mais en définitive assez peu argumenté quand il s’agit de dire « Beaucoup de bruit pour pas grand-chose », la reprise du propos du PDG d’Inetum (qui appartient à l’américain Bain Capital) ne dit rien d’original que les américains ne disent déjà, à leur profit. Les « solutions souveraines » sont présentées comme automatiquement plus faibles et moins robustes que les solutions américaines. Qu’est-ce qui permet de l’affirmer ? Par ailleurs s’enfermer dans se raisonnement (typique du manque de confiance en soi européen) alimente son propre déclassement, en décourageant l’usage de solutions qui sont en réalité souvent tout à fait mature et à niveau.
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10 réponses
« Croire qu’une solution développée par trois développeurs en CDD dans le secteur public peut aller concurrencer Microsoft est une hérésie »,
On ne saurait mieux dire…
Parler de « souveraineté » est assez savoureux de la part d’un état dont la marque de fabrique est de la brader tous les jours !
J’allais dire sensiblement la même chose, merci
Nos franchouillards ont le mot souveraineté tout le temps a la bouche mais notre dépendance économique ne les inquiète nullement : dette 3 350 milliards détenue à 55% par des non résidents et toujours un déficit qui va naviguer entre 5 et 6% en 2026🤣🤣🤣🤣🤣
On sait comment ont fini leurs précédentes tentatives. Cela va se terminer par un fiasco lamentable et un gâchis financier supplémentaire!
La fabrique de crétins qu’est devenue l’éducation nationale (qui ne mérite pas de majuscules) a fonctionné à plein et donne ses résultats avec les coûteux crétins surpayés de notre « haute administration ».
Si le niveau moyen des élèves a nettement baissé par contre nos écoles d ingénieurs restent de très haut niveau et sont particulièrement appréciées aux usa
Actuellement, dans certaines universités, l’application open-source BigBlueButton est promue pour les visioconférences, alors même que ces établissements disposent d’un abonnement Teams. Comme BigBlueButton doit être hébergé sur un serveur local, la capacité de montée en charge est très loin de celle des leaders du marché, sans parler de l’ergonomie. Résultat : après un essai, les personnels retournent rapidement sur Teams. Vivement La Suite Visio !!!
Article intéressant, mais en définitive assez peu argumenté quand il s’agit de dire « Beaucoup de bruit pour pas grand-chose », la reprise du propos du PDG d’Inetum (qui appartient à l’américain Bain Capital) ne dit rien d’original que les américains ne disent déjà, à leur profit. Les « solutions souveraines » sont présentées comme automatiquement plus faibles et moins robustes que les solutions américaines. Qu’est-ce qui permet de l’affirmer ? Par ailleurs s’enfermer dans se raisonnement (typique du manque de confiance en soi européen) alimente son propre déclassement, en décourageant l’usage de solutions qui sont en réalité souvent tout à fait mature et à niveau.
Comme toutes les précédentes tentatives dans le numérique? Vous avez des problèmes de mémoire!