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jeudi 15 janvier 2026

L’Anthropocène : un nouveau paradigme pour les sciences de gestion ?

Temps de lecture : 6 minutes

L’Anthropocène deviendrait-il un nouveau paradigme pour les sciences de gestion et une nouvelle frontière pour les écoles de commerce ? Oui, si on en croît  les plaquette de certaines écoles et la Revue Française de Gestion[1] qui a consacré un dossier intitulé « Organisation et sciences de gestion à l’épreuve de l’Anthropocène ». Comme annoncé dans le préambule, ce dossier est « dédié aux bouleversements organisationnels et gestionnaires induits par l’Anthropocène et le franchissement des limites planétaires ».

Nous voilà donc prévenu : l’Anthropocène existe et il faut en tenir compte dans nos recherches en gestion et en management. Avec l’Anthropocène serions-nous mieux à même de comprendre, d’expliquer et d’influencer les pratiques des entreprises ? Et si l’Anthropocène n’était finalement qu’une croyance portée par des chercheurs militants pour dénoncer et changer un système capitaliste qui détruit la planète ?

Bien qu’utilisé par des chercheurs en sciences sociales, l’Anthropocène en tant qu’époque géologique n’est pas validé par la communauté scientifique géologique, précisément par la Commission internationale de stratigraphie (ICS) de l’Union internationale des sciences géologique (UISG)[2]. C’est ainsi que le 21 mars 2024, la sous-commission à la stratigraphie du Quaternaire (SQS) de l’ICS a refusé la proposition de création d’une nouvelle époque géologique nommée « Anthropocène ». Ainsi, nous vivons toujours dans l’Holocène, la dernière période du Quaternaire, qui date de seulement d’environ 12 000 ans.

Pourquoi l’Anthropocène n’est pas une nouvelle ère géologique ?

Comme dans toute démarche scientifique, la création d’une échelle (classification) est fondamentale. Pour les géologues, l’échelle des temps géologiques est le système de classement chronologique utilisé en géologie, climatologie et paléontologie pour attribuer les événements survenus durant l’histoire de la Terre. C’est ainsi que l’histoire de la terre est découpée entre différentes périodes : le Paléozoïque (anciennement Primaire), le Mésozoïque (anciennement Secondaire), le Cénozoïque (qui comprend anciennement le Tertiaire et le Quaternaire)[3].

A chacune de ces périodes, des changements géologiques majeurs se sont produits et de nouvelles espèces vivantes sont apparues et d’autres ont disparues. L’échelle des temps en géologie se compte en millions d’années et l’apparition de l’homme est selon cette échelle toute récente (un million d’années). Créer une nouvelle période géologique qui n’aurait qu’une centaine d’année (depuis la révolution industrielle[4]) pose donc problème. Une autre question est la question des marqueurs[5] de la période qui doivent être stables pendant quelques millions d’années et pouvoir se retrouver dans les sédiments. Certes, la pollution créée par l’homme (déchets plastiques, éléments radioactifs, etc.) peut constituer des indices mais seront-t-ils pérennes dans le temps, comme les traces fossilifères ?

Ainsi, on peut comprendre que la communauté scientifique des géologues soit réticente à créer une nouvelle ère géologique.

Qui sont les promoteurs de l’Anthropocène ?

Bien que l’Anthropocène ne soit pas validé comme une période de temps géologique, le terme est utilisé par des chercheurs en sciences sociales et des militants du climat pour décrire l’impact de l’homme sur le système terrestre. Cette appropriation n’est pas neutre et permet de donner une caution scientifique à des publications engagées pour la défense de la planète et surtout critiques sur l’économie de marché, le libéralisme, le capitalisme. L’Anthropocène est ainsi devenu un marqueur de l’analyse critique du système économique occidental. Comme les écoles de commerce sont censés produire des cadres d’entreprises, il n’est pas étonnant que des professeurs de ces écoles se soient emparés de ce sujet. Sans formation géologique, voire paléontologique, on peut douter que les étudiants de ces écoles soient à même de d’avoir une réflexion critique à l’endroit de ce nouveau concept présenté comme le révélateur des dérèglements climatiques.

L’un des promoteurs en vue de l’idée qu’avec l’Anthropocène la planète terre a été transformée par les activités humaines n’est pas un géologue, mais un historien. Il s’agit de Dipesh Chakrabarty, professeur à l’Université de Chicago, qui s’est fait connaitre initialement pour ses recherches « postcoloniales ». Après avoir été marxiste il a plongé dans une nouvelle dimension. Loin de son marxisme originel, Dipesh Chakrabarty – parce qu’il est convaincu que les êtres humains sont devenus une force géophysique – estime qu’un nouvel humanisme doit être soucieux de l’avenir de la planète terre. Ainsi, dans Après le changement climatique, penser l’histoire (2023), Chakrabarty présente quatre thèses accompagnant la révolution de l’Anthropocène. La première consiste à dire que la distinction entre l’histoire naturelle et l’histoire humaine est révolue. Les deux thèses suivantes affirment que l’Anthropocène remet en question les récits modernes de la mondialisation et qu’il faut repenser l’histoire de l’espèce humaine en lien avec celle du capital. Enfin, il ressort que ‘absence de lien entre ces deux histoires a limité notre compréhension historique de la terre. Bien que le récit de Chakrabarty soit intéressant, on y trouve difficilement une démonstration scientifique.

Si l’Anthropocène n’existe pas pour les géologues, ce concept est également contesté par certains historiens engagés contre le capitalisme et qui lui préfère celui de « Capitalocène ». La distinction entre ces deux concepts viendrait de ce que la responsabilité du bouleversement climatique serait davantage imputable au capitalisme qu’à l’humanité dans son ensemble.

Des économistes hétérodoxes comme Michel Aglietta et Etienne Espagne se sont emparés également de ce concept dans leur ouvrage Pour une écologie politique au-delà du Capitalocène (2024). Le projet du Capitalocène est d’éclairer les soubassements physiques et naturels du capitalisme, de montrer ses limites institutionnelles et spatiales ». C’est ainsi que les auteurs appellent à « une transformation de la gouvernance des entreprises, à un retour assumé aux politiques industrielles pour les secteurs décarbonés et à la réforme d’une architecture financière internationale ». Ils plaident également pour une planification stratégique, seule à même de fonder une écologie politique compatible avec les limites planétaires. Bref, des sujets bien connus.

Encore plus à gauche, signalons Andreas Malm, un universitaire suédois, qui s’attache à concilier marxisme et environnementalisme. Dans son ouvrage The Progress of This Storm, (2018), il plaide en faveur d’une perspective marxiste sur le climat. Pour lui, le changement climatique n’est pas imputable à la simple existence des milliards d’êtres humains peuplant la planète, mais au petit nombre qui contrôle les moyens de production et décide de l’utilisation de l’énergie.

Sans aller jusqu’à ces positions aussi radicales, les professeurs de management n’hésitent pas à également à mettre en cause notre système économique dans l’évolution de la planète. C’est ainsi que pour Carton (2024) s’exprimant sur le site de la conférence des grandes écoles : « Concernant les sciences de gestion, il s’agirait par exemple de repenser la discipline au sein d’un autre paradigme que celui de l’économie néo-classique dont les axiomes incitent par exemple les entreprises à l’épuisement des ressources naturelles »[6]. L’Anthropocène nous obligerait donc à repenser la formation des enseignants-chercheurs en sciences de gestion ?

Conclusion : un nouveau paradigme ?

Au terme de cet exposé, plusieurs constats peuvent être tirés. En premier lieu, celui que l’Anthropocène n’existe pas en tant que nouvelle ère géologique. Bien entendu, cela ne signifie pas que les bouleversements climatiques que connait la planète n’existent pas et que l’impact des activités humaines ne doivent pas être pris en compte. Le deuxième constat est que ce concept d’Anthropocène est essentiellement utilisé par des chercheurs en sciences sociales (histoire, sociologie, économie). Cette utilisation d’un concept issu des sciences dures permet, selon nous, de crédibiliser leur démarche critique du système économique dans lequel l’occident s’est développé. A cet égard, il est symptomatique que cette critique n’atteint pas le système productiviste des économies socialistes (ex URSS ou Chine) qui ont pourtant largement contribué également à la pollution de la terre et à la création d’univers totalitaristes bien loin des droits de l’homme.

Le troisième constat concerne les sciences de gestion. Sommes-nous face à un nouveau paradigme ? Doit-on véritablement repenser totalement l’enseignement des sciences de gestion pour répondre au changement climatique ? Nous ne le pensons pas. Certes, des adaptations sont envisageables, mais il nous semble que les disciplines qui composent les sciences de gestion sont capables de répondre à la nouvelle donne sans avoir l’épée de l’Anthropocène pointée sur elles. La finance, par exemple, a été capable de s’adapter et de forger de nouveaux instruments pour gérer les risques financiers qui sont apparus à la fin du XXe siècle. Le marketing est capable de se renouveler à l’aune des changements sociétaux, de même pour la gestion des ressources humaines.  De nouveaux procédés de fabrication sont activement recherchés par les entreprises et de nouveaux modes de transports sont développés pour économiser l’énergie, etc. C’est dans ces directions que les sciences de gestion, comme celles des sciences de l’ingénieur du reste, pourront apporter leur contribution à un monde meilleur.

Bibliographie

Aglietta M. et Espagne E. (2024), Pour une écologie politique au-delà du Capitalocène, Odile Jacob éd., Paris.

Acquier A., Julie Mayer J. et Valiorgue B. (2024), « Organisation et sciences de gestion à l’épreuve de l’Anthropocène », Revue Française de Gestion, n° 315, mars-avril.

Chakrabarty D. (2023), Après le changement climatique, penser l’histoire, [The Climate of History in a Planetary Age], Collection Bibliothèque des Histoires, Gallimard, Paris.

Malm A. (2018), The Progress of This Storm: Nature and Society in a Warming World, Verso Books, Janvier, Londres.


[1] RFG, numéro 315, mars-avril 2024.

[2]  It is with the delegated authority of the IUGS President and Secretary General and on behalf of the International Commission on Stratigraphy (ICS) that the vote by the ICS Subcommission on Quaternary Stratigraphy (SQS) to reject the proposal for an Anthropocene Epoch as a formal unit of the Geologic Time Scale is approved. The voting members of SQS have extensive experience and wide expertise in Quaternary stratigraphy and chronology. https://stratigraphy.org/

[3] Encyclopédie Larousse, Paris.

[4] C’est à dessein que nous n’entrons pas dans le débat des promoteurs de l’Anthropocène sur son éventuelle datation et que nous ne faisons référence qu’à la révolution industrielle, époque où l’homme a commencé à avoir un impact sur la nature.

[5] C’est le lac Crawford en Ontario au Canada qui avait été choisi comme site pour faire les prélèvements de sédiments pour valider l’existence de l’Anthropocène.

[6] https://www.cge.asso.fr/reussir-la-transition-socio-ecologique-impose-de-repenser-la-formation-des-enseignants-chercheurs/

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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4 réponses

  1. Il est toujours important de poser des questions philosophiques. Concrètement, nous en saurons plus dans une centaine d’année.
    Merci pour cet article qui écrase l’insignifiance de beaucoup de publications.

  2. Les marxistes et autres anticapitalistes continuent à persister dans l’erreur et leur cécité aveugle en cherchant de nouvelles échappatoires. En résumé ils sont passés de la lutte des classes à l’anthropocène. Cela ne les empêchent nullement d’utiliser quand même des smartphones ou des PC fabriqués par des multinationales capitalistes.

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