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jeudi 3 septembre 2026

Le grand fantasme de la dédollarisation

Temps de lecture : 5 minutes

Le commerce adopte la monnaie du système financier bien davantage que le système financier n’adopte la monnaie du commerce

La dédollarisation est devenue l’un des grands récits économiques de notre époque. La Chine règle une part croissante de ses échanges dans sa propre monnaie. Des pays des BRICS cherchent à contourner le dollar. Des banques centrales achètent de l’or. L’Arabie saoudite accepte que certaines ventes de pétrole soient réglées autrement qu’en dollars. Depuis le gel des réserves russes en 2022, beaucoup de gouvernements ont en outre compris le risque qu’il pouvait y avoir à dépendre d’un système financier contrôlé, au moins en partie, par les États-Unis.

Tous ces faits sont réels. Mais démontrent-ils vraiment que le monde est en train de sortir du dollar ?

C’est beaucoup moins évident. Car le raisonnement repose sur une représentation du système monétaire international qui correspond de moins en moins à son fonctionnement réel.

Le dollar que nous avons appris dans les manuels

Nous raisonnons généralement de la manière suivante. Les États-Unis émettent des dollars. Le reste du monde en a besoin pour acheter du pétrole et régler une grande partie du commerce international. Les pays exportateurs accumulent ces dollars et en replacent une partie dans des obligations américaines. Cette demande internationale permet aux États-Unis de financer plus facilement leurs déficits : c’est le fameux « privilège exorbitant ».

Dans ce schéma, la conclusion paraît logique. Si la Chine achète demain son pétrole en renminbis (nom officiel de la monnaie chinoise), elle aura moins besoin de dollars. Si ce mouvement s’étend, la demande mondiale de dollars diminuera et le privilège monétaire américain finira par disparaître.

Le problème est que cette description passe à côté de la transformation essentielle intervenue depuis plusieurs décennies : le dollar n’est plus seulement, ni même principalement, une monnaie américaine utilisée à l’étranger.

Il est devenu l’unité de compte d’un gigantesque système mondial de crédit et de financement. Ce qui est très différent.

Payer en dollars et se financer en dollars sont deux choses différentes

Prenons un exemple simple.

Une entreprise brésilienne peut très bien acheter des marchandises chinoises et les payer en renminbis. Le dollar a alors effectivement disparu de cette transaction.

Mais cette entreprise doit aussi financer ses investissements, emprunter, placer sa trésorerie, couvrir le risque de change ou de taux. Sa banque doit elle-même financer son bilan. D’autres institutions doivent pouvoir acheter et revendre ses créances, les utiliser comme garanties pour obtenir de nouveaux financements et couvrir les risques correspondants.

C’est à ce niveau que le dollar conserve une place extraordinairement dominante.

Il existe en effet, hors des États-Unis, une immense quantité de crédits, de dépôts, de prêts interbancaires, de produits dérivés et d’opérations financières libellés en dollars. Ce système est souvent appelé « eurodollar », expression trompeuse puisqu’il ne concerne plus spécialement l’Europe. Il s’agit en réalité d’un réseau financier mondial dans lequel les banques et autres institutions créent entre elles des créances en dollars qu’elles échangent et qui, d’échange en échange, circulent ainsi à travers le monde.

Voilà pourquoi un chiffre est particulièrement révélateur. Fin 2025, les crédits en dollars accordés à des emprunteurs situés hors des États-Unis atteignaient 14 300 milliards de dollars. Pas un recul, mais une augmentation de 8,5 % en un an.

Plus étonnant encore : en avril 2025, le dollar intervenait d’un côté ou de l’autre dans 89,2 % des transactions de change mondiales, contre 88,4 % en 2022.

Étrange dédollarisation qui s’accompagne en réalité d’une augmentation de la présence du dollar sur le marché mondial des changes !

Ce que la Chine peut faire — et ce qu’elle n’a pas encore fait

La Chine peut parfaitement développer des circuits permettant de commercer sans dollar. Elle le fait déjà. Cela a une importance économique et surtout géopolitique incontestable.

Mais créer une vraie monnaie mondiale exige beaucoup plus.

Supposons qu’une entreprise reçoive une importante somme en renminbis. Peut-elle immédiatement la placer dans une gamme immense d’actifs liquides ? Sa banque peut-elle utiliser facilement ces actifs comme garantie pour emprunter ailleurs ? Existe-t-il des marchés suffisamment vastes pour couvrir à tout moment les risques de taux et de change ? Peut-on acheter, vendre, financer et refinancer ces créances à Londres, Singapour, Zurich ou São Paulo avec la même facilité que les instruments en dollars ?

C’est ici que l’écart demeure considérable.

Une monnaie mondiale n’est pas simplement une monnaie acceptée pour acheter des marchandises. C’est tout un écosystème de crédit autour de cette monnaie.

Et cet écosystème ne se crée pas par décret.

Le malentendu du « pétrodollar »

C’est également ce qui rend très exagérées les annonces récurrentes sur la « fin du pétrodollar ».

On raisonne souvent comme si le pétrole était vendu en dollars parce que les États-Unis auraient réussi à imposer leur monnaie aux producteurs. La domination du dollar dépendrait donc de cette obligation : si le pétrole est désormais vendu en renminbis, la puissance du dollar s’effondrerait.

Mais la causalité fonctionne largement dans l’autre sens.

Si le pétrole a été massivement facturé en dollars, c’est aussi parce que le dollar était déjà la monnaie du financement international. Exportateurs, importateurs, banques et négociants utilisaient un système financier qui fonctionnait en dollars.

Le commerce a adopté la monnaie du système financier bien davantage que le système financier n’a adopté la monnaie du commerce.

Même si demain une part importante du pétrole mondial était réglée dans d’autres monnaies, ce serait donc un événement géopolitique majeur sans entraîner automatiquement la disparition du dollar comme monnaie du crédit mondial.

La vraie puissance du dollar est ailleurs

C’est probablement le point le plus difficile à percevoir parce qu’il oblige à abandonner notre représentation traditionnelle de la monnaie.

Nous imaginons encore volontiers un monde dans lequel les États produisent les monnaies et se disputent leur zone d’influence : Washington défendrait le dollar, Pékin pousserait le renminbi et les BRICS organiseraient progressivement le basculement de l’un vers l’autre.

Le système réel est beaucoup plus décentralisé.

Une grande partie de la monnaie internationale naît aujourd’hui dans les bilans des banques et des grandes institutions financières. Celles-ci accordent des crédits, garantissent des créances, échangent des devises, transforment des échéances et acceptent certains actifs comme garanties de nouvelles opérations.

La puissance du dollar vient donc moins du nombre de billets imprimés par la Réserve fédérale, ou du volume des réserves en dollars détenues par les Etats, que de l’immense réseau mondial de contrats et de créances qui continuent à être libellés en dollars, ainsi que des multiples infrastructures privées qui rendent cela possible.

C’est une différence fondamentale.

La dédollarisation existe, mais laquelle ?

Il serait bien sûr excessif d’affirmer que rien ne change.

La Chine cherche réellement à réduire sa dépendance au dollar. Elle développe ses propres systèmes de paiement. Le renminbi progresse dans certains échanges. Plusieurs banques centrales diversifient leurs réserves et achètent davantage d’or. Et l’utilisation des sanctions financières par les pays occidentaux a évidemment renforcé l’incitation à construire des circuits alternatifs.

Nous assistons donc bien à une diversification monétaire et probablement à une fragmentation croissante du système international.

Mais diversification n’est pas synonyme de remplacement.

Pour que le renminbi puisse véritablement concurrencer le dollar comme monnaie mondiale, il ne suffirait pas que davantage de cargaisons de pétrole soient facturées en monnaie chinoise. Il faudrait qu’existe autour de cette monnaie un univers financier d’une profondeur comparable à celui qui s’est constitué autour du dollar.

Cela supposerait notamment des marchés de capitaux beaucoup plus ouverts, une convertibilité beaucoup plus large et une liberté de circulation des capitaux que les autorités chinoises hésitent précisément à accepter. Il y a là un paradoxe : pour transformer le renminbi en véritable monnaie mondiale, Pékin devrait renoncer à une partie du contrôle qui constitue aujourd’hui l’un des fondements de son système financier.

La dédollarisation n’est donc ni un mythe, ni la révolution monétaire déjà accomplie que l’on nous annonce.

La question essentielle n’est pas de savoir combien de cargaisons de pétrole sont désormais payées en renminbis, en roupies ou en dirhams.

Elle est de savoir dans quelle monnaie le monde continue à emprunter, à prêter, à garantir ses dettes et à organiser ses marchés financiers.

Et, pour l’instant, à cette question-là, la réponse reste massivement : le dollar (comme le confirment les chiffres mentionnés plus haut).

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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