Le philosophe du politique confond libéralisme et « néolibéralisme ». Il confirme ainsi que non seulement il est antilibéral, mais surtout qu’il ne saisit pas ce qu’est le libéralisme.
A l’occasion de la publication de son dernier ouvrage, Comment pensent les démocraties – un titre que l’on pourra trouver de prime abord surprenant –, Marcel Gauchet a eu les honneurs du Figaro avec un encart en page une, puis un entretien sur une pleine page. Nous ne discuterons pas ici de ses thèses, mais uniquement de sa conception du libéralisme.
Le « néolibéralisme », un nouveau libéralisme vraiment ?
Marcel Gauchet nous livre sa définition du « nouveau libéralisme » actuel qu’il nomme « néolibéralisme ». Selon lui, il y aurait eu une « révolution de 1975 », consécutive au premier choc pétrolier, qui aurait transformé nos sociétés. Un double mouvement : la « mondialisation par en haut », à savoir la « relativisation des cadres politiques par le marché global » ; et l’« individualisation par en bas », à savoir « la montée des droits personnels aux dépens de toutes les appartenances collectives ».
Nous avouons avoir du mal à constater une quelconque « révolution » à cette période. La « mondialisation » existe depuis bien longtemps, de même que la reconnaissance des droits de l’homme. Encore s’agit-il de savoir de quels « droits » parle l’auteur : les « vrais », ceux qui appartiennent à tout homme en tant que tel, ou les « faux », ceux qui sont inventés par les socialistes et qui dépendent des financements de l’Etat ? On ne voit pas plus en quoi « l’individualisation » serait entièrement contradictoire avec « toutes les appartenances collectives ». Là encore, Marcel Gauchet confond deux choses très différentes : si le libéralisme est la sortie du tribalisme – Yves Guyot parlait d’« atavisme social » –, il ne consacre pas pour autant la fin des « appartenances collectives », mais celle des appartenances collectives forcées. Pour paraphraser Ayn Rand, le « je » n’exclut pas le « nous », mais un « nous » choisi, pas subi.
Marcel Gauchet poursuit en alléguant que le « néolibéralisme » serait porté par ce double mouvement mondialisation/individualisation, si bien qu’il prêterait à une double interprétation : celle des « libertaires », qui « ne voient que la dérégulation (déréglementation plutôt !) et le marché » ; et celle des « fanas de la libre entreprise », « assez indifférents au sort des salariés ». Nous ne savons pas trop ce que veut dire « libertaires » ici, mais nous supposons que l’auteur ne partage pas le même point de vue que Raymond Aron sur l’opposition libéral/libertaire dans le contexte de l’après 1968. Mais les termes relatifs aux « fanas de la libre entreprise » sont tout à la fois déplacés et déconnectés de la réalité. Ils traduisent un vieux fond crypto-marxiste qui ressort avec son cortège de lutte des classes et d’exploitation des ouvriers.
Ce qu’est le « néolibéralisme »
Marcel Gauchet n’invente évidemment pas le terme de « néolibéralisme ». Soulignons en liminaire que la plupart des penseurs libéraux récusent ce concept, ce qui est parfaitement légitime au regard de sa généalogie. Le néolibéralisme est un double mouvement de la fin des années 1920 et des années 1930, en Allemagne, puis en France, qui va se cristalliser lors du célèbre « colloque Lippmann » de 1938. Il désignait alors, dans un contexte très troublé – et son sens strict n’a jamais changé – une nouvelle mouture de « troisième voie », aussi éloignée que possible du libéralisme classique, accusé (à tort) d’avoir provoqué la crise de 1929, et du socialisme. Les penseurs autrichiens s’y sont plus (Ludwig von Mises) ou moins (Friedrich Hayek) rapidement opposés pour la simple et bonne raison que le « néolibéralisme » n’a jamais été que le faux nez, plus ou moins long suivant ses nuances, de l’interventionnisme.
Il s’agit donc d’un concept à manier avec beaucoup de prudence et malheureusement, Marcel Gauchet contribue par ses propos à troubler les choses. Lorsqu’il parle de « néolibéralisme », il vise en fait non pas le libéralisme, mais l’interventionnisme contemporain à la française, coupablement confondu avec le libéralisme. La fin de son entretien le confirme, comme on va le constater.
Libéralisme et populisme
Marcel Gauchet prétend ensuite que le populisme serait « une réaction aux dégâts désormais bien répertoriés [par qui ?] de la mondialisation et de l’individualisation ». Nous avouons notre stupéfaction à la lecture de ces mots. Dans une pendule récente (22 janvier 2026), Nicolas Lecaussin a une nouvelle fois rappelé les remarquables progrès opérés en termes de lutte contre la pauvreté et la grande pauvreté de par le monde. En parlant de « dégâts », Marcel Gauchet nous donne immédiatement après un exemple : « Inutile de s’étendre sur les conséquences de la désindustrialisation ». Eh bien, si, il lui aurait fallu s’étendre sur le sujet ! Etrangement, ce sont les pays les plus libres, les moins fiscalisés, les moins soumis au harcèlement textuel qui sont les plus riches. Surprenant tout de même que notre philosophe détourne par exemple les yeux d’un pays pourtant limitrophe, la Suisse : y aurait-il une « désindustrialisation » marquée dans ce pays si libre et prospère ? Par surcroît, depuis de longues années déjà , l’industrie a été surpassée dans tous les pays civilisés par les services, si bien qu’il est là encore surprenant de s’appesantir sur la « désindustrialisation », même si le sujet est très à la mode…
Marcel Gauchet prétend encore que « le néolibéralisme est aveugle à ce qui le rend possible », à savoir la récusation de l’État-nation, plus précisément celle de l’État et de la souveraineté populaire. Pourtant, le libéralisme ne récuse ni l’État, ni la démocratie. En revanche, il les enserre aussi strictement que possible. Il ne correspond ni à un anarchisme, ni à un antidémocratisme : il promeut l’État de droit et la démocratie libérale.
Marcel Gauchet conclut en jouant les aruspices, on le suppose avec un grand sourire mais fort peu d’originalité au demeurant : « Le règne néolibéral arrive manifestement à son crépuscule. Quelque chose comme un grand retour du politique se dessine partout ». Rassurons notre philosophe : le politique ne fera pas son retour en France, non seulement parce qu’il n’est jamais parti, mais encore parce qu’il n’a jamais été aussi pesant, dans ce pays recordman de la dépense publique !
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12 réponses
« Le libéralisme promeut l’État de droit et la démocratie libérale. »
Le libéralisme accepte l’État et la démocratie uniquement comme moyens, jamais comme fins. Leur légitimité s’arrête là où commence la violation des droits individuels, y compris lorsque celle-ci est décidée par la majorité.
La mondialisation actuelle a rendu possible les très grandes entreprises que les états-nations ne peuvent plus dominer Et des dizaines de millions de perdants. L’individualisation a fait se concentrer les personnes-citoyens sur leurs « droits » et leur silo d’informations et de croyances, et rend difficile la prise de décisions collectives à l’intérieur de l’état-nation archipellisé.
C’est le vivre ensemble démocratique qui ne marche plus pour des portions massives de l’Opinion. Et l’état-nation ne peut à la fois protéger les perdants et moins doués ET faire que leur niveau de vie progresse.
« L’instruction, la mémoire, l’éloquence,
Sont elles gages d’intelligence? »
Encore un produit de la fabrique de crétins ?
M Gauchet est un souverainiste de gauche donc il execre le libéralisme, la mondialisation…un peu dans la lignée de marianne du figaro….
Il a denonce le structuralisme et ses avatars contemporains comme le wokisme
M Gauchet est un souverainiste de gauche donc il execre le libéralisme, la mondialisation…un peu dans la lignée de marianne du figaro
Il a denonce le structuralisme et ses avatars contemporains comme le wokisme
En effet… mais citez-moi un seul grand média (journal, télévision, radio) qui soit libéral et qui promeuve la connaissance du libéralisme ? Le capitalisme français est massivement un capitalisme de connivence, dont les magnats n’ont aucun intérêt à voir s’interrompre l’ignorance intellectuelle des gens. Quant à l’appareil d’état collectiviste (université, école, médias publics, politiciens), c’est encore pire. … On en est réduit à importer de la main-d’oeuvre bon marché, voire clandestine, pour entretenir les canards boiteux de la grande distribution, des services à la personne et du bâtiment. Le tout copieusement subventionné. La situation française est en effet lamentable. Et M. Gauchet n’est pas le pire dans son genre !
Les medias ne font que suivre l humeur majoritaire du pays de manière à accroître leur marché publicitaire
Les entreprises font aussi avec
Il y a  » Le Point  » surtout ses éditoriaux comme ceux de Pierre-Antoine Delhomais ou de Nicolas Baverez.
Le néo-libéralisme n’existe pas puisque personne aujourd’hui ne s’en réclame !
C’est une insulte pour les gens de gauche. Et un contresens total pour tout le monde, puisqu’en effet, la seule fois il a été revendiqué date de Lippmann et il désignait plus une forme de keynesianisme que de libéralisme.
Aujourd’hui ce terme ne sert qu’à une chose : mesurer le niveau d’incompétence des gens qui l’emploient – pardon pour eux !
PS
Un autre terme a suivi une trajectoire tout aussi délirante : le progressisme. Désignant à l’origine une philosophie libérale héritée des Lumières, depuis Staline, il recouvre toutes les « innovations » gauchistes plus collectivistes et plus totalitaires les unes que les autres…
Sur la photo, ce monsieur qui, à vous lire, semble faire partie de la foule de nos philosophes plus ou moins auto-proclamés a un sourire d’autosatisfaction assez caractéristique. Ah, le langage corporel….
Il n’est pas le seul. Michel Onfray est un détracteur acharné du libéralisme. Il n’a toujours pas réussi à comprendre que cela consistait à défendre les libertés des gens!