Le libéralisme économique est un ensemble de principes dont l’application se fait par la réforme, et non par les révolutions. « Je hais les révolutions », « Je déteste les révolutions », « J’ai horreur des révolutions », répète inlassablement Benjamin Constant par la parole ou par la plume ; car le bien, soutient-il, ne s’acquiert que par degrés, et les secousses retardent la marche plutôt qu’elles ne l’accélèrent. (La Minerve française, 22-23 décembre 1819 ; 19-21 février 1820 ; Mémoires sur les cents jours, lettre IV ; Discours à la Chambre, 3 juin 1820 ; etc.) « Je ne pense pas qu’il y ait en France un homme moins révolutionnaire que moi, ni qui ait une haine plus profonde pour ce qu’on appelle l’esprit révolutionnaire », écrivait pareillement Alexis de Tocqueville. (Lettre à Eugène Stöffels, 5 octobre 1836).
Dans cette optique, quelles réformes conduire, et quel réformisme adopter ?
Il est curieux, à ce titre, d’interroger les économistes libéraux du XVIIIe siècle, qui faisaient face (comme nous ?) à une société figée dans des abus antiques, auxquels on n’avait pas eu encore l’audace de toucher.
D’après eux, les réformes ne pouvaient être que graduelles, et elles devaient commencer par un examen précis du mal. Le physiocrate Le Trosne vante la connaissance de l’ordre économique, et sa diffusion, comme le stage préparatoire essentiel ; et en attendant il pose comme premier grand principe que « c’est commencer à rentrer dans l’ordre que d’arrêter et d’empêcher l’augmentation du désordre ». (De l’utilité des discussions économiques, 1768)
Il faut, dit Turgot, avancer dans les réformes avec de la prudence et de l’esprit de suite, sans vouloir appliquer à la lettre la vérité théorique, mais en tendant vers elle sans cesse davantage, dans la mesure du possible. (Œuvres de Turgot, t. II, p. 316 ; t. V, p. 615) Comme la conviction de l’opinion est la clé du succès, on peut imaginer, dit-il encore, d’essayer telle ou telle réforme audacieuse et encore controversée dans une région précise, pour préparer son application générale par un succès visible. (Idem, t. III, p. 191) C’est le sens de son intendance dans le Limousin, qui fut un « stage pré-ministériel ». (Voir ma brochure sur Le libéralisme à l’essai : l’intendance de Turgot en Limousin (1761-1774).)
En même temps, il apparaît évident à ces auteurs que le mal une fois propagé, il devient impossible d’appliquer les remèdes doux qui auraient pu être employés dès le premier pas dans le chemin de l’erreur. Il en va ici comme des incendies, qu’on éteint aisément dans leur origine, mais qui intimident quand ils gagnent du terrain, ou comme les maladies humaines, qui en s’accentuant demandent des remèdes énergiques. (Écrits économiques de Pierre de Boisguilbert, t. I, p. 147, p. 167) Le remède à de grands maux est sévère, car il s’attaque à un mal enraciné ; la douceur est celle des mesures qui calment les maux sans les guérir, et qui portent le nom de palliatifs. (Marquis d’Argenson, Considérations sur le gouvernement, 1765, p. 140)
Le libéralisme n’est pas l’ennemi du pouvoir, ni de l’autorité, car il ne vise pas à l’éteindre, mais à en resserrer les bornes. Il doit savoir apprendre l’art de la réforme politique, qui n’a pas de raison de lui être antipathique, mais qui réclame aussi des compétences qu’il ne cultive plus, étant forcé de s’adonner à la défense, à l’instruction, plutôt qu’à l’application. L’art de la réforme est pourtant crucial, et difficile. Au XIXe siècle, Léon Say, devenu ministre et homme politique, est accusé par Michel Chevalier d’avoir renié ses idées et d’agir comme traître à la cause libérale ; un siècle plus tôt, Turgot au ministère a vogué à sa manière pour éviter à la fois la précipitation et la lenteur, et finalement il a échoué. Pour nous aujourd’hui, c’est une expérience à forger, des compétences à mettre à l’essai : mais quand en aurons-nous l’occasion ?
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Que saurions nous aujourd’hui inventer, sinon ressasser de vaines histoires..
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