Dans un article publié dans le Journal des Libertés no. 27, hiver 2024, Jean-Philippe Delsol, avocat fiscaliste et président de l’IREF, raconte l’histoire de la pensée économique, témoignant d’une lente et progressive découverte des vertus de l’échange volontaire, longtemps méconnues ou même condamnées. Aristote, figure majeure de l’Antiquité, considérait l’échange uniquement comme un acte visant à rétablir une égalité entre les parties, sans création de valeur. Le juste prix, pour lui, se fondait sur l’harmonie sociale et le besoin collectif, et non sur l’utilité individuelle. Cette vision condamnait la chrématistique, c’est-à-dire le commerce poursuivi pour le gain, et légitimait la fixation administrative des prix au nom du bien commun.
Il fallut attendre le Moyen Âge et la redécouverte du droit romain pour que la réflexion évolue. Saint Thomas d’Aquin, tout en restant fidèle à Aristote, reconnaissait déjà que le prix pouvait légitimement varier selon la rareté et l’abondance locales. Un marchand de blé pouvait ainsi vendre plus cher dans une région frappée de pénurie, sans être tenu de dévoiler l’arrivée prochaine de nouveaux stocks. Cette évolution marque un premier pas vers la reconnaissance du rôle des circonstances et de l’offre et de la demande.
Le véritable tournant survient avec l’École de Salamanque au XVIe siècle. Ses penseurs, parmi lesquels Domingo de Soto et Luis de Molina, replacent l’échange au centre de l’économie et affirment que les prix résultent librement des choix individuels des acteurs du marché. Les prix montent quand les acheteurs sont nombreux et baissent quand les vendeurs abondent, observation empirique encore d’une étonnante actualité. Cette approche valorise la subjectivité : la valeur d’un bien ne dépend plus de sa nature ou de son coût de production, mais de l’estimation personnelle des individus, même si cette estimation paraît « stupide ».
Cette conception rompt avec la justice commutative aristotélicienne fondée sur une égalité de l’échange définie par des critères collectifs et arbitraires. Elle affirme l’importance d’un prix déterminé par la rencontre libre des offres et des demandes, indépendamment de la richesse ou de la pauvreté des parties. Pour Molina, le prix « naturel » naît spontanément du jeu du marché et des préférences individuelles, sans intervention de lois ni de décrets.
L’École de Salamanque jette ainsi les bases d’une compréhension moderne du marché comme institution productrice de richesse, fondée sur la liberté et la responsabilité individuelles. Chaque échange repose sur une estimation subjective et mutuellement avantageuse : si Pierre échange sa pomme contre la poire de Paul, c’est qu’il préfère la poire et vice versa. Chacun y gagne, bien que le prix et la valeur soient perçus différemment.
L’Église, tout en demeurant prudente face à l’égoïsme que suppose le marché, finit par reconnaître son utilité comme instrument au service du bien commun. Saint Augustin, déjà, admettait que les institutions humaines, même imparfaites, pouvaient contribuer à la concorde et au bien-être terrestre. Plus récemment, Benoît XVI et Jean-Paul II, confrontés à l’échec du communisme, ont admis le rôle positif du marché dès lors qu’il reste encadré par l’éthique.
Ce long cheminement intellectuel révèle que la richesse naît non d’un prix fixé d’en haut mais de l’échange libre, où la diversité des préférences individuelles et la rareté façonnent naturellement la valeur. Cette redécouverte, amorcée à Salamanque et poursuivie jusqu’à nos jours, fonde une vision libérale et réaliste de l’économie, opposée à toute prétention technocratique de planifier ou contrôler les prix au nom d’un intérêt collectif abstrait.
Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral
Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.
4 réponses
L’injustice vient de la répartition naturelle des produits, non du commerce qui n’est immoral que si des artifices créent la rareté. Les Grecs sont connus pour leur instinct commercial autant que par leurs Philosophes.
L’idéologie du partage et ses siimplismes ont malheureusement conduit aux thèses de la lutte de classes…
La philosophie des Lumières reste révolutionnaire en France, car elle place l’homme, l’individu au centre de ses préoccupations.
Au lieu de considérer l’homme comme un sujet qui doit se soumettre à son dieu, elle en fait un être doué de raison, qui décide de son sort et s’émancipe du joug des pouvoirs politiques et religieux.
Elle fait de l’égoïsme une qualité, s’occuper de soi, s’aimer soi-même.
étant nécessaire à aimer les autres.
De même, elle rompt le postulat binaire qui oppose l’égoïsme à l’altruisme, la richesse individuelle à la richesse collective.
La démocratie libérale a montré la supériorité sur la société médiévale verticale, comme le capitalisme, c’est à dire l’économie moderne a fait plus pour l’humanité en 150 ans que toutes les leçons de morale partageuses avec l’argent des autres.
La France, quant à elle, est restée profondément ancrée dans la culpabilisation ancienne des individus et de leurs succès personnels.
La France reste anachronique.
Les choses sont à la fois plus simples et plus compliquées car s’il est évident qu’il faut distinguer le prix d’un bien de sa valeur , il ne faut pas oublier que l’acheteur et le vendeur n’ont pas forcément la même approche de ces valeurs fondamentales .
La loi de l’offre et de la demande influe significativement sur les prix qui se fixent alors à raison des quantités mais aussi à raison de l’intérêt personnel que le vendeur porte à la détention d’un bien tandis que le vendeur aura tendance à fixer un prix en fonction du travail requis pour la production de ce bien .
En somme , et dans ce domaine comme dans quelques autres , la perception que l’individu a de la valeur d’un bien et de son prix dépend l’individu lui même à un moment donné. Compliqué n’est-ce pas ! Alors je ne crois pas qu’il faille inviter les pouvoirs publiques à décider à notre place .
Contrairement à une idée parfois reçue, l’église catholique romaine a largement contribué par ses penseurs (notamment Saint Thomas d’Aquin) à l’émergence de concepts fondamentaux qui ont fait la fortune de l’Occident : distinction du temporel et du spirituel (la séparation sera l’oeuvre de la modernité), libération de la recherche scientifique (l’autonomisation viendra plus tard), droit naturel, économie politique… Même sans être catholique, on peut reconnaître et apprécier cette dette intellectuelle. Des penseurs tels que Léo Strauss (juif) ou Murray Rothbard (athée) ont mis en valeur cet héritage catholique dans la construction de la liberté occidentale. C’est aussi sur les bases conceptuelles du néo-thomisme (avec Léon XIII) à partir de la fin du XIXème siècle que l’église romaine va condamner les idéologies totalitaires « statolâtres » (communisme et fascisme). Quant au décrochage historique entre monde islamique et monde chrétien il est en partie concomitant de la réprobation d’Avéroès en islam et de la sanctification de Thomas d’Aquin en chrétienté. Dès lors, même si l’on n’est pas catholique soi-même, je pense très important au titre intellectuel de connaître cet héritage qui structure largement notre libéralisme moderne.
Pour offrir les meilleures expériences, nous utilisons des technologies telles que les cookies pour stocker et/ou accéder aux informations des appareils. Le fait de consentir à ces technologies nous permettra de traiter des données telles que le comportement de navigation ou les ID uniques sur ce site. Le fait de ne pas consentir ou de retirer son consentement peut avoir un effet négatif sur certaines caractéristiques et fonctions.
Fonctionnel
Toujours activé
L’accès ou le stockage technique est strictement nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de permettre l’utilisation d’un service spécifique explicitement demandé par l’abonné ou l’utilisateur, ou dans le seul but d’effectuer la transmission d’une communication sur un réseau de communications électroniques.
Préférences
L’accès ou le stockage technique est nécessaire dans la finalité d’intérêt légitime de stocker des préférences qui ne sont pas demandées par l’abonné ou l’internaute.
Statistiques
Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement à des fins statistiques.Le stockage ou l’accès technique qui est utilisé exclusivement dans des finalités statistiques anonymes. En l’absence d’une assignation à comparaître, d’une conformité volontaire de la part de votre fournisseur d’accès à internet ou d’enregistrements supplémentaires provenant d’une tierce partie, les informations stockées ou extraites à cette seule fin ne peuvent généralement pas être utilisées pour vous identifier.
Marketing
L’accès ou le stockage technique est nécessaire pour créer des profils d’internautes afin d’envoyer des publicités, ou pour suivre l’utilisateur sur un site web ou sur plusieurs sites web ayant des finalités marketing similaires.
4 réponses
L’injustice vient de la répartition naturelle des produits, non du commerce qui n’est immoral que si des artifices créent la rareté. Les Grecs sont connus pour leur instinct commercial autant que par leurs Philosophes.
L’idéologie du partage et ses siimplismes ont malheureusement conduit aux thèses de la lutte de classes…
La philosophie des Lumières reste révolutionnaire en France, car elle place l’homme, l’individu au centre de ses préoccupations.
Au lieu de considérer l’homme comme un sujet qui doit se soumettre à son dieu, elle en fait un être doué de raison, qui décide de son sort et s’émancipe du joug des pouvoirs politiques et religieux.
Elle fait de l’égoïsme une qualité, s’occuper de soi, s’aimer soi-même.
étant nécessaire à aimer les autres.
De même, elle rompt le postulat binaire qui oppose l’égoïsme à l’altruisme, la richesse individuelle à la richesse collective.
La démocratie libérale a montré la supériorité sur la société médiévale verticale, comme le capitalisme, c’est à dire l’économie moderne a fait plus pour l’humanité en 150 ans que toutes les leçons de morale partageuses avec l’argent des autres.
La France, quant à elle, est restée profondément ancrée dans la culpabilisation ancienne des individus et de leurs succès personnels.
La France reste anachronique.
Les choses sont à la fois plus simples et plus compliquées car s’il est évident qu’il faut distinguer le prix d’un bien de sa valeur , il ne faut pas oublier que l’acheteur et le vendeur n’ont pas forcément la même approche de ces valeurs fondamentales .
La loi de l’offre et de la demande influe significativement sur les prix qui se fixent alors à raison des quantités mais aussi à raison de l’intérêt personnel que le vendeur porte à la détention d’un bien tandis que le vendeur aura tendance à fixer un prix en fonction du travail requis pour la production de ce bien .
En somme , et dans ce domaine comme dans quelques autres , la perception que l’individu a de la valeur d’un bien et de son prix dépend l’individu lui même à un moment donné. Compliqué n’est-ce pas ! Alors je ne crois pas qu’il faille inviter les pouvoirs publiques à décider à notre place .
Contrairement à une idée parfois reçue, l’église catholique romaine a largement contribué par ses penseurs (notamment Saint Thomas d’Aquin) à l’émergence de concepts fondamentaux qui ont fait la fortune de l’Occident : distinction du temporel et du spirituel (la séparation sera l’oeuvre de la modernité), libération de la recherche scientifique (l’autonomisation viendra plus tard), droit naturel, économie politique… Même sans être catholique, on peut reconnaître et apprécier cette dette intellectuelle. Des penseurs tels que Léo Strauss (juif) ou Murray Rothbard (athée) ont mis en valeur cet héritage catholique dans la construction de la liberté occidentale. C’est aussi sur les bases conceptuelles du néo-thomisme (avec Léon XIII) à partir de la fin du XIXème siècle que l’église romaine va condamner les idéologies totalitaires « statolâtres » (communisme et fascisme). Quant au décrochage historique entre monde islamique et monde chrétien il est en partie concomitant de la réprobation d’Avéroès en islam et de la sanctification de Thomas d’Aquin en chrétienté. Dès lors, même si l’on n’est pas catholique soi-même, je pense très important au titre intellectuel de connaître cet héritage qui structure largement notre libéralisme moderne.