En janvier dernier, nous avions consacré un article à cette question : existe-t-il un « droit à la sécurité » ? Précédemment, Jean-Philippe Delsol avait écrit un article sur le devoir de l’Etat d’assurer la sécurité dans le contexte d’une insécurité croissante. Nous souhaiterions ici poursuivre la réflexion en insistant sur les rapports entre liberté et sécurité au regard de l’histoire de la pensée libérale.
Dans notre article , nous avions critiqué l’idée émise par Eric Ciotti d’une sécurité entendue comme un « droit fondamental d’essence supérieure » qui devait « tout primer ». En fait, le président de l’UDR exprimait une conception assez classique selon laquelle la sécurité serait la première des libertés. Une conception qui provenait des rangs de la droite et de l’extrême droite, mais qui est devenue œcuménique depuis plusieurs années déjà.
En effet, Alain Peyrefitte avait utilisé cette phrase lorsqu’il était garde des Sceaux et qu’il défendait le projet de loi dit Sécurité et liberté à la fin du gouvernement Barre III. Puis, Jean-Marie Le Pen avait repris les mêmes termes comme slogan sur les affiches du Front National à l’occasion des élections régionales de 1992. Marine Le Pen a marché sur ses brisées à de nombreuses reprises. Après Jean-Pierre Chevènement et Nicolas Sarkozy, François Hollande n’a pas hésité à faire sienne cette idée durant la campagne présidentielle de 2012, comme Christian Estrosi sur France 2 le 23 septembre de l’année suivante, puis Manuel Valls en sa qualité de Premier ministre le 9 février 2015, puis François Bayrou ou encore Emmanuel Macron.
La liberté et la sécurité au prisme du libéralisme
Oser contester certaines idées toutes faites, de droite comme de gauche, relève presque de l’inconscience. Il en est ainsi par exemple de l’égalité des chances ou de la justice sociale en passant par la solidarité imposée par l’Etat. Si le slogan de la sécurité comme première des libertés appartient aussi à cette catégorie, il n’en est pas moins erroné.
Les penseurs libéraux ont toujours souhaité concilier deux termes en apparence antinomiques. En premier lieu, laissée à elle-même, la liberté se traduirait par la licence avant de sombrer dans l’anarchie. Il n’est pas concevable d’avoir la liberté de tout faire. Si l’homme a par essence des droits, il doit savoir qu’il en est ainsi pour ses homologues. En second lieu, laissée à elle-même, la sécurité se traduirait par un régime tyrannique, voire totalitaire. Sous prétexte d’assurer l’ordre, le pouvoir se ferait sécuritaire et il foulerait aux pieds l’indépendance des individus. Il faut donc que la puissance publique assume la difficile conciliation entre la liberté et la sécurité, sous l’oeil jaloux et soupçonneux des individus et des citoyens, ce que les Américains ont longtemps appelé le « fusil derrière la porte ».
L’idée n’en reste pas moins floue. Faut-il que le pouvoir traite les deux notions de manière égale ? Pour les libéraux, la liberté est logiquement première et la sécurité tout aussi logiquement seconde. C’est parce que l’homme est consubstantiellement titulaire de droits que la préservation de la liberté s’affiche comme une priorité. Cela renvoie à la question fondamentale pour les libéraux : quelles sont les limites de l’État ? Pour paraphraser Ayn Rand, celui-ci n’est autre qu’un instrument, un serviteur. Créé par l’homme, il est second puisqu’il n’est créé que pour remplir un office : préserver la liberté des hommes. Et, dans une perspective lockienne, un État qui ne remplit pas bien son office perd sa légitimité, et mérite d’être remplacé par un pouvoir efficace et respectueux.
Même pour les anarcho-capitalistes…
En apparence, le courant anarcho-capitaliste devrait se distinguer profondément du courant libéral. En effet, l’État n’a aucune légitimité à ses yeux et il doit dès lors disparaître. Mais cela ne signifie pas pour autant que la lutte entre la liberté et la sécurité s’évanouisse. Ce qui distingue les anarcho-capitalistes, c’est qu’ils croient que l’ordre va suivre de manière spontanée la disparition de la puissance publique. Comme l’indiquait Proudhon, « Quoique très ami de l’ordre, je suis anarchiste ».
Simplement, tout à leur lutte acharnée contre l’État, les anarcho-capitalistes vont – si nous pouvons nous exprimer ainsi – décentraliser le pouvoir. Ils ôtent le monopole de la violence légitime à l’État actuel et ils lui substituent une concurrence entre des agences de protection. A la fin du XIXe siècle, donc à la fin de sa vie, Gustave de Molinari mettra un peu d’eau dans son vin anarcho-capitaliste en considérant que, pratiquement, une agence de protection émergera devant toutes les autres, si ce n’est que – différence majeure avec un État – son monopole de fait aura vocation à s’éteindre devant l’existence d’une concurrence toujours possible et souhaitable.
En substance, aux yeux des libéraux, la liberté et la sécurité doivent faire l’objet d’une délicate conciliation, avec prééminence de celle-là sur celle-ci, et ce, sous peine que les individus mettent en branle la résistance à l’oppression, retournent à l’état de nature ou décident de confier la tâche de la sécurité à un nouveau pouvoir doté du monopole de la violence légitime.
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