« Tu ne peux pas comparer ! La Suisse est un tout petit pays ! », s’entend-on répondre, chaque fois que l’on veut mettre en balance les mérites de la Suisse et ceux de la France.
Entendez par là : les Helvètes vivent sur un territoire si réduit que tout est miniature chez eux. Pas seulement les mécanismes de leurs montres : leur histoire, leur économie, leur génie propre, tout cela est atteint d’une manière ou d’une autre, d’une forme de nanisme certes pittoresque, peut-être même charmant aux yeux des touristes, mais qui manque de puissance, de splendeur et, finalement, de sérieux.
Tandis que la France, elle, est grande et belle ! Elle unit dans sa forme hexagonale, donc géométriquement parfaite, tous les paysages, tous les climats, tous les terroirs. La Suisse n’a pas de Saint-Tropez, ce qui est fort dommageable. Et puis, côté trajectoire à travers les siècles, pardon ! La France a Robespierre et ses guillotinés, les guerres napoléoniennes et leurs massacres sans nombre, Pétain et sa glorieuse Révolution nationale, Thorez, « l’homme du peuple », Mitterrand et ses nationalisations, François Hollande et sa Leonarda Dibrani ! La grandeur, ça la connaît !
Je plaisante, évidemment. La France, pays de mon père, est splendide et son histoire est passionnante. Mais je repense à cette affirmation d’Alain Besançon : « Le socialisme est un conservatoire de formes mortes ». Or, si les formes françaises paraissent encore bien conservées, elles s’émoussent et pâlissent tandis que les formes suisses ont, quoique plus discrètes par précaution et plus modestes par patience, bien meilleur teint.
Comparons donc ce qui est bel et bien comparable, contrairement à ce qu’affirment les Français, qui ont horreur des comparaisons au point de prétendre qu’ils ont la meilleure médecine au monde, quand bien même leurs services d’urgence rappellent parfois ceux de Pyongyang ou de Kaboul.
Commençons par la démocratie. Les Français la brandissent comme un slogan destiné à rayonner sur le monde entier et considèrent que les autres pays, n’ayant pas eu l’heur d’écrire la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, ignorent tout de la politique et de la liberté. La Suisse, de son côté, a placé la subsidiarité et la proportionnalité réelles au cœur de son système. En clair : une instance étatique ne peut intervenir que lorsque les autorités situées hiérarchiquement en-dessous d’elle ne sont pas en mesure d’agir, ce qui a pour conséquence mécanique que les mesures prises sont appropriées pour atteindre le but recherché dans l’intérêt d’un peuple qui se sent libre et responsable.
En France, c’est le contraire : le chef décide pour le sous-chef qui décide pour le sous-sous-chef, et ainsi de suite, et l’ordre venu de très haut parvient enfin au bureaucrate de base, lequel, insatisfait de cette décision prise sans son aval (on peut le comprendre, même s’il est cégétiste) se met aussitôt en grève et engueule – un terme bien gaulois – le citoyen qui n’en demandait pas tant. La colère populaire remonte alors en courant –poursuivie par les CRS – jusqu’au chef, qui modifie alors sa décision de départ, laquelle reprend son mouvement descendant, au terme duquel le citoyen, n’en doutons pas, se prendra une nouvelle brossée, comme on dit en Suisse.
Il est vrai que les Français n’ont qu’un Etat, unique et obèse, les pauvres ! Les Suisses en ont vingt-six. Vingt-six cantons ! Et chacun dispose de son parlement, son drapeau, son propre gouvernement, sa police, sa fiscalité, ses projets de loi. Ils parlent quatre langues différentes, certains sont laïcs, d’autres catholiques ou protestants et ont gardé leurs traditions culinaires. Et si le Röstigraben * qui sépare la Suisse allemande de la Suisse romande en longeant la Sarine a tendance à se combler, la diversité des opinions et des mentalités se manifeste lors des multiples votations et enrichit le débat démocratique dont la boîte à outils contestataire est propre en ordre : l’initiative populaire, le référendum facultatif, le référendum obligatoire, les élections locales et nationales, la votation au coin de la rue… Le peuple suisse est ainsi le plus consulté de la planète. En France, au fait, combien de référendums ? Des référendums que Sarkozy n’annule pas, j’entends ? L’Etat obèse, à la française, ce sont des couches administratives innombrables qui sclérosent la vie politique. La subsidiarité à la suisse, ce sont trois niveaux de décision qui se complètent.
Économiquement, la comparaison est encore plus amusante. N’insistons pas sur les contre-performances économiques françaises, ce serait cruel. Concentrons-nous plutôt sur les réussites de l’économie helvète : alors même qu’elle n’a pas de ressources dites naturelles sur son propre sol et n’a jamais possédé ni colonies ni protectorats, qu’elle a longtemps été pourvoyeuse d’émigrants, sa population s’est fabriqué une âme forte (« un pour tous et tous pour un »), des institutions solides et une activité économique nécessitant peu de matières premières et peu gourmande en énergie fossile. Le point qu’il faut garder à l’esprit, chers amis, c’est que si la Suisse prospère depuis plus d’un siècle, c’est précisément parce qu’elle est ce que tant de peuples voudraient devenir ou redevenir : forte, morale et démocratique. A l’instar de Guillaume Tell face au baron Gessler, chaque citoyen a conscience d’être dépositaire d’une fraction de la liberté du pays, s’en sent responsable et la fait vivre car ainsi que le rappelle le préambule de la Constitution suisse « seul est libre qui use de sa liberté ».
L’État français enlève un droit par semaine à ses citoyens mais ils continuent d’obéir. Où sont passés ces fameux Gaulois réfractaires ? Hegel expliquait que, si deux hommes s’affrontent, le plus disposé des deux à mourir pour sa liberté finira par vaincre. Vœu pieux dans certaines situations, mais excellente recette pour penser droit et haut. Les Suisses sont comme l’homme libre de Hegel. Leur liberté trône au sommet de tout – sinon « de Dieu, gardien de ladite ». Ils protègent leurs paysages, leurs banques, leur chocolat, leurs montres, leurs impôts exemplairement bas, leurs lois extraordinairement respectables et leur Constitution. Ils sont les gardes du corps, jaloux comme des tigres, malgré leur accent traînant, de leur libre-arbitre. Et la planète entière l’a compris, raison pour laquelle elle leur fiche la paix. Elle ricane sans doute, mais elle les contourne, et finit invariablement par les supplier à voix basse de lui accorder un passeport. Hélas pour elle, l’acquisition de la nationalité suisse est soumise au droit du sang et particulièrement restrictive.
La France est un grand pays, n’est-ce pas ? Comme la Chine, comme la Russie, où être malheureux est un honneur. L’honneur des Suisses est le bonheur** Ce n’est pas si difficile, après tout : il suffit de cesser de se prendre pour le nombril de l’univers. Courage !
*Fossé des röstis. Les röstis sont une spécialité suisse allemande de pommes de terre bouillies, râpées puis revenues à la poêle.
**Denis de Rougemont : Histoire d’un peuple heureux


20 réponses
Jolie photo de Zurich, où se trouve ma fille pour cette année scolaire. Elle vient de demander à renouveler son contrat. Malgré le climat elle espère bien y rester une année supplémentaire. Peut-être encore une autre ensuite. Moi, j’espère qu’elle y rencontre son amoureux et qu’elle s’y installe. On y vit tellement sainement, simplement… efficacement !
Les Français qui ne voyagent pas ne peuvent pas comprendre. Ceux qui croient que la France est le berceau du monde, et son sauveur, certainement les mêmes, ne peuvent pas comprendre non plus.
Merci pour cet article, j’ai une seule restriction : la nationalité s’obtient sans droit du sang au bout de 10 ans dans la même ville (compétence communale).
Pas partout, je vis depuis plus de dix ans dans le même village de Suisse romande et je dois encore attendre deux à trois ans pour qu’on me dise si on m’accepte ou non, à condition bien sûr que je sache par cÅ“ur le nom des cinq plus hauts sommets du canton, énumérer les membres du conseil d’état fribourgeois etc…
Je ne savais pas que la durée de résidence pouvait varier, il va falloir que les aspirants à la nationalité vérifient ce paramètre lol
Merci pour cette précision. J’espère que la qualité de vie agréable est au rendez-vous, comme nous la percevons dans le canton de Zurich.
Les politiciens classiques font tout ce qu’ils peuvent pour réduire les votations. Donc même en Suisse rien n’est joué.
Bonjour,
Ok pour le fonctionnement Suisse par canton etc mais c’est surtout les temps de travail et d’activité qui ont contribué à maintenir le pays en « forme » et surtout financière.
Ils ont gardé les départs en retraite à 65 ans et 42 heures de travail hebdomadaire et même 43 h avec 1h en plus en 2009 (lors du crack financier) par votation non rémunéré.
Cela change tout avec nos 60 ans et nos 35 heures. Là est toute la différence et notre chute. Tant que l’on ne remontera pas à 40h et mini 65 ans aucun salut d’avoir un pays en équilibre financier voire plus
Cdlt
Daniel MOINIER
http://www.danielmoinier.fr
Que ceux qui prétendent que le secret de la réussite de la Suisse est sa taille m’expliquent leur attirance pour cette fameuse grande Europe! Ils accréditent l’idée que la France gagnerait à sortir de l’Europe et à copier la Suisse… en mieux.
Nous avons l’énergie nucléaire, la dissuasion, une industrie d’armement d’un bon niveau, des cerveaux (qui s’expatrient) des terres fertiles, une industrie à reconstruire… il ne nous manque qu’un système qui écarte les imbéciles du pouvoir… La Suisse en detiend probablement la brevet! Copions là .
Les français en prennent plein les dents, mais l’analyse est bonne
Merci pour l’article d’une justesse. Les cantons ont aussi leur propre constitution. Pour St Tropez nous en avons quand même deux  » en Miniatures.  » Montreux et Locarno. Climat méridionale et très touristique pour Montreux connu pour le Montreux jazz festival et le festival comédy club et climat plutôt méditerranéen à Locarno avec une végétation quelque peu tropicale et aussi touristiques et connu pour son festival du cinéma en plein air.
Bonaparte aura quand mis fin aux guerres civiles entre cantons catholiques et protestants avec l’acte de médiation des treize cantons qui a permis par la suite de créer un état fédéral.
Quand à Guillaume Tell, historiquement on en sait pas grand chose. C’est un personnage légendaire dont on a fait une image d’Épinal. Mais pour nous les suisses, Guillaume Tell est notre héros national peut-importe la réalité historique. Et c’est tant mieux.
Je suis assez d’accord avec cet article.
Il faudrait que l’on ne confonde pas les Français en général avec les parisiens et avec une certaine classe bourgeoise qui existe dans les métropoles françaises.
Le rayonnement international d’un pays n’est pas une fonction de sa taille. On pourrait ainsi parler d’autres petits pays comme le Grand-Duché de Luxembourg, la Belgique. Leur expérience en matière démocratique et en matière économique devrait être une source d’inspiration pour les Français et cela n’est pas le cas. Le Français est persuadé d’avoir le meilleur système du monde en plusieurs domaines : la Santé (cela n’est pas vrai), l’enseignement (cela n’est pas vrai non plus), les affaires économiques et industrielles (cela n’est plus vrai) etc.
C’est l’excuse de la gauche pour rejeter la démocratie qu’elle a en horreur, puisque son rêve est de mettre en esclavage le peuple au profit des fonctionnaires!
Le drame de Crans-Montana m’a fait voir la subsidiarité en action. Là où en France on aurait vu et entendu les ministres et le président s’exprimer et promettre « plus jamais ça » on a vu les autorités locales en action, avec les autorités plus globales en support. J’ai trouvé ça admirable, car chacun est ramené à la plénitude de sa souveraineté et de sa responsabilité. De même, dans la cérémonie d’hommage aujourd’hui, je vois le président de la Confédération s’exprimer en Xème position; en France c’est sûr qu’on l’aurait vu en 1er. Vive la Suisse.
@M. Moinier
Remonter à 40 heures et 65 ans, oui et non : si c’est pour avoir toujours plus de chômeurs, ce n’est pas en augmentant le temps de travail de ceux qui travaillent qu’on va s’en sortir.
Commençons pas réduire l’ampleur de la couverture de notre état nounou, que ceux qui travaillent y aient intérêt plutôt qu’être saignés toujours plus pour entretenir ceux qui ne travaillent pas. Puis remonter le niveau de notre Educ Nat. et valoriser les filières manuelles, plutôt qu’envoyer tout le monde vers les facs sans débouchés.
Enfin ramener le nombre de fonctionnaires à un chiffre normal compte tenu de la population et de l’informatisation ! Supprimer également leurs privilèges, comme la super retraite par exemple.
Après tout cela, on pourra s’occuper des rares travailleurs du privé.
Vous raisonnez exactement comme nos fameux gochos a périmètre constant or travailler plus permet de dégager plus de valeur pour le pays donc vous augmentez la taille du gâteau
Donc il est impératif de passer vite à 40h et 67 ans
En parallèle diminuer la dépense sociale retraite santé chômage apl rsa…..pour diriger nos franchouillards vers un job
Vous ne me connaissez pas, évitez vos habituelles conclusions de comptoir.
A quoi bon dégager plus de valeur si c’est pour continuer de ne la donner qu’aux assistés et aux fonctionnaires, toujours plus nombreux ! Diminuer la dépense sociale, c’est la base, et c’est exactement ce que je dis. On est loin des propos de gauchistes, mais vous êtes pilier de comptoir, vous ne réfléchissez pas.
Diminuez l’état-nounou et vous aurez bien plus de monde au boulot, les assistés n’auront plus le choix, diminuez bien sûr aussi drastiquement le nombre de fonx.
Bien sûr il faudra augmenter le temps de travail, mais APRÈS, quand on aura réduit le nombre d’assistés. D’autant que quand on arrêtera de ponctionner à outrance ceux qui travaillent déjà , ils envisageront plus facilement de travailler plus longtemps.
Le 1er impératif est de réduire le nombre d’assistés et de fonctionnaires.
Merci Lisa Hirsig pour ce rappel du système suisse que les Français ordinaires ignorent. Il me semble que le fossé s’est creusé entre le système politique et administratif suisse et français, ce dernier étant de plus en plus autoritaire avec l’aventure macronesque. L’art du compromis suisse et du gouvernement par concordance reste ignoré en France. Seule l’idée de réferendums progresse.
Plus rien n’est enseigné en France, et surtout pas l’économie ou l’Histoire… ou alors sous une seule orientation. L’idée de referendum progresse mais pas sur des sujets importants.
J’ai peur de ce que notre pays sera devenu dans quelques années car on ne voit aucun progrès dans les programmes de l’Education Nationale, au contraire…
Excellent ! Tout est bien expliqué et avec une clarté remarquable non dénuée d’humour. Je dois avouer que j’ai découvert la Suisse lors d’un séjour de travail à Lausanne et j’ai été séduite.
effectivement la nationalité suisse s’obtient après x années de résidence continue (minimum 8 je crois) variable selon les cantons – j’en suis la preuve vivante n’ayant pas de sang suisse au départ
donc par ce biais on exige que les candidats à la nationalité aient travaillé et cotisé en Suisse un minimum
et oui j’ai dû apprendre le fonctionnement des institutions suisses et passer un QCM (où seulement 5 erreurs étaient permises sur 45 questions), faire preuve de parler la langue du canton concerné, m’engager à faire usage de mon droit de vote (autrement dit ne jamais m’abstenir aux multiples consultations populaires, cantonales et fédérales, en tout 3 à 4 votations par an sur de multiples sujets parfois groupés de 4 à 5 sujets par votation, assorties d’un petit livret explicatif avec les arguments pour et les arguments contre et les positions de chaque institution à chaque niveau de l’Etat ainsi que de chaque parti ou des groupements à l’origine du référendum, petit livret que l’on fait bien de consulter si l’on veut se faire son propre avis), rencontrer les autorités de la vile qui m’accueillait en devenant mon « canton d’origine »
et vraiment je suis fière d’être suisse et de participer à la vie démocratique ainsi !
sur les impôts : l’impôt sur les revenus est à peu près l’équivalent de la France… mais il y a moins de pression sur la fortune, les successions, etc. pour les entreprises je ne sais pas, mais le système de charges sociales est également assez lourd, car la Suisse est un pays qui vieillit, comme la France…
pour ceux qui sont au chômage il y a obligation de postuler à x postes par semaine et de se présenter à des rv réguliers et fréquents (1x / mois voire par semaine) à l’institution pour l’emploi, comme quoi on ne les lâche pas jusqu’à ce qu’ils bossent et ne s’arrêtent pas après six mois pour « toucher leurs droits » comme en France !!
Merci beaucoup pour ces informations supplémentaires.