Il n’y a pas de belles guerres. Et rares sont les guerres justes. Celle qu’a engagée Poutine le 24 février 2022 est assurément laide et injuste. Les Ukrainiens ont été la matrice originelle de la Russie, mais ils ont leur propre histoire. Ils ont été consultés en 1991 pour savoir s’ils voulaient devenir indépendants ou rester au sein de la Russie. Ils se sont prononcés à 92,3%, avec une participation de 84,18%, en faveur de l’indépendance. Le vote fut partout majoritaire y compris dans les régions séparatistes de Louhansk et de Donetsk, avec des taux de 86,22% et 86,96%, et en Crimée avec un taux de 56,21%. Il ne pouvait d’ailleurs pas en être autrement après l’Holodomor, la famine dont Staline a, en 1932-1933, fait sciemment souffrir l’Ukraine et qui a tué jusqu’à 5 millions d’Ukrainiens (voir le film Holodomor, la grande famine ukrainienne  réalisé par George Mendeluk, sorti en 2017).
La résistance incroyable de ce peuple depuis 4 ans à la Russie, qui pensait être l’armée la plus puissante du monde, démontre par elle-même, et renforce, son identité nationale. Malgré sa population 4 fois moins importante que celle de la Russie, l’Ukraine résiste parce qu’elle ne veut pas redevenir russe, parce qu’elle défend sa liberté, son territoire, son avenir. Elle tient sous les bombes parce qu’elle a trouvé un leader charismatique qui a cherché, malgré ses faiblesses sans doute, à économiser les vies, à convaincre plutôt qu’à imposer, à sauver l’honneur. Certes, ni l’Ukraine ni les Ukrainiens ne sont parfaits. La corruption de trois générations communistes y a endommagé sérieusement le sens de la vertu. Pour autant, ils ne sont pas moins dignes d’être aidés que les Français par les Anglais et les Américains en 14/18, après, entre beaucoup d’autres,  le scandale de Panama en 1892, ou en 40/45 après l’affaire Stavisky de 1934 ! La lutte de Zélensky contre les prévarications ne faiblit pas, témoin la récente arrestation, ce 15 février, de l’ancien ministre ukrainien de l’énergie German Galushchenko impliqué dans le vaste scandale Midas et arrêté dans un train alors qu’il tentait de partir à l’étranger.
Les horreurs de la guerre
En face, la Russie se drape dans ses certitudes pour poursuivre une sale guerre. Elle a volé 20 000 enfants ukrainiens à leurs familles, elle frappe ostensiblement des civils y compris dans des écoles maternelles ! Elle recrute dans les bas-fonds de ses prisons et à l’étranger. Elle tue ses propres soldats comme l’indiquent le média russe indépendant « Viorstka » et Courrier International. Elle fait tourner des usines à trolls qui orchestrent dans le monde des campagnes de rumeurs malveillantes et de fausses informations sur des comptes pro-russes plus ou moins masqués afin de déclencher de l’indignation ou d’inciter à la haine.
La société russe, laminée par des totalitarismes successifs, ne s’exprime plus même si elle ne soutient guère la guerre selon Elsa Vidal (Que pensent les Russes ?, Gallimard). Cette dernière observe aussi que les taux d’IVG et de divorce sont plus importants en Russie (19 IVG pour 1 000 femmes et 68% de divorces en 2023) qu’en France (respectivement 16,4 et 46% ). Nos démocraties occidentales vivent le même délabrement des mœurs que la Russie, mais en moins grave. Et la Russie ne saurait se targuer de sa grandeur morale. Mais elle vit de sa propagande à laquelle sans doute ceux qui y ont intérêt finissent par croire tandis que ceux qui la contestent se retrouvent en prison.
Cette guerre qui s’enlise depuis déjà quatre ans ne fait pas que tromper les esprits occidentaux, opprimer les Russes. Elle tue sans compter. Il y aurait eu de 500 000 à 600 000 morts, militaires et civils confondus. Et de très nombreux blessés. Les chiffres restent incertains, mais il pourrait y avoir plus de 1 200 000 tués et blessés russes irrécupérables au 24 février 2026 selon un logiciel de gestion ukrainien Delta qui comptabilise chaque frappe sur la base des images délivrées par les drones donnant la preuve visuelle de l’élimination des adversaires. Il y en aurait significativement moins chez les Ukrainiens ainsi que l’indique l’enquête du journal Le Monde.
L’Occident n’a pas le choix
Tout ça pour quoi ? Pour la vanité d’un homme qui se voudrait comme un nouveau Staline à Stalingrad. Mais l’Union soviétique était alors dans le rôle de l’Ukraine, en défensive contre l’Allemagne qui voulait la vaincre en quatre mois. Poutine espérait mettre l’Ukraine à genoux en quatre jours. Quatre ans plus tard, l’Ukraine tient bon mais n’a pas assez d’armes. Les Russes aussi souffrent des sanctions et peinent à recruter pour remplacer leurs soldats envoyés à la boucherie. Il a suffi que Musk leur coupe Starlink pour que leurs troupes reculent sur le front et que les Ukrainiens regagnent 200 km2. Cette guerre n’a pas de sens. Pourtant Poutine ne veut pas l’arrêter car il craint de signer en même temps son arrêt de mort.
Le combat de l’Ukraine est aussi le nôtre. Parce que si l’Ukraine perd, la Russie sera incitée à porter sa guerre contre d’autres pays européens. Elle se croit une vocation impériale ! Mais plus encore parce que le combat de l’Ukraine est aussi celui de l’Occident contre le despotisme et les idéologies mortifères. Certes nos démocraties libérales souffrent de bien des maux, et d’abord de s’abandonner trop souvent à des partis illibéraux et collectivistes. Mais la plus grande vertu de l’Occident, et une force en même temps qu’une faiblesse assumée, est de savoir qu’il est une construction, toujours fragile et toujours à poursuivre, entre les mains et pour des personnes qui demeurent imparfaites. À l’inverse des régimes tyranniques ou totalitaires qui sèment partout la terreur confondant le ciel et la terre et en promettant des cités parfaites et inaccessibles. Le combat de l’Europe pour l’Ukraine doit également permettre que l’Ukraine et l’Europe se rénovent l’une par l’autre, par l’héroïsme de celle-là susceptible de surmonter les miasmes du communisme dont elle souffre encore, par l’effort contributif de celle-ci et le rappel au sens commun auquel appelle la guerre à nos portes. Cette guerre, nous devons la supporter enfin pour débarrasser les Russes eux-mêmes, appelés à partager notre civilisation, du joug d’un pouvoir trompeur et destructeur.
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13 réponses
Si Poutine gagne, qui l’empêchera de s’attaquer à un autre pays ? Les frontières existent et doivent être respectées
Oui à tout !
Sauf : « Nos démocraties occidentales vivent le même délabrement des mÅ“urs que la Russie », en mentionnant l’IVG et le divorce qui sont des marqueurs de la liberté individuelle et donc un progrès du point de vue libéral.
Ah bon ? Donc, selon vous, plus on avorte et plus on divorce, plus on avance dans le progrès ? Vous avez une drôle de façon de voir notre société actuelle et une bien curieuse manière très étriquée de considérer le mot « Famille »… À moins qu’on ne vous ai jamais donné la définition de ce mot, vous êtes pire que les islamo-gauchardeux boboïstes actuels…
Cet article laisse entendre qu’il y aurait, d’un côté, Vladimir Poutine et sa clique, et de l’autre les « pôôôfs Russes », pauvres âmes innocentes écrasées par le régime. L’image est séduisante, presque confortable. Il y a bien sûr une part de vérité : en Russie, quand l’ordre tombe d’aller au front, le choix est limité. Le pays ressemble à une immense prison à ciel ouvert. Nihil novo sub sole. Rien de très inédit dans l’histoire russe. Mais réduire la situation à un tyran d’un côté et à un peuple opprimé de l’autre, c’est un peu court. Car, au fond, les Russes restent profondément attachés à leur État, à leur puissance, à leur récit national. C’est précisément ce soutien qui a permis au régime et à la guerre de perdurer quatre ans, survivre, si l’on préfère ce terme. Et survivre longtemps. Oui, la population est fatiguée. Oui, l’économie souffre. Oui, voyager est devenu plus compliqué. Quatre ans, c’est long. Mais cela ne transforme pas magiquement une majorité en opposition farouche. L’immense majorité continue de soutenir cette guerre et le régime qui l’a initiée. Alors non, on n’est pas du tout dans un schéma simpliste opposant l’oppresseur solitaire à un peuple martyr. Ce n’est ni la mentalité ni le psyché russe. La Russie a toujours vécu avec le knout, et, d’une certaine manière, s’en est accommodée. Elle adore ça. Un pouvoir démocratique au sens occidental du terme serait perçu comme faible et donc peu crédible. Imaginer un changement profond supposerait de disloquer l’empire et de rebattre entièrement les cartes. Nous n’en sommes pas là . Peut-être un jour. Mais le chemin sera long, âpre, et infiniment plus complexe que le conte moral des « pôôôfs Russes » opprimés. Ceci dit, on risque de devoir subir dans les prochains mois ce genre de propos manichéens afin de préparer mentalement le bon occidental à un « rapprochement » avec le « bon peuple russe ». Ce rapprochement ne sera évidemment pas perdu pour tout le monde. Bien entendu. Vite oubliées seront les atrocités et les sévices subis par la population de l’Ukraine. Je ne soutiens pourtant ni l’un ni l’autre des belligérants. Ce conflit, bien que très prévisible, n’était absolument pas nécessaire, c’est tout.
Vous avez raison en grande partie, sauf que, lorsqu’on tue les opposants et les journalistes critiques et on condamne à 7 ans de colonie pénitentiaire ceux qui parlent de « guerre » en Ukraine, c’est que le pouvoir a néanmoins peur du peuple…
Monsieur Lecaussin, vous avez raison sur un point essentiel: un pouvoir qui emprisonne, empoisonne ou fait taire ses opposants montre qu’il redoute quelque chose. La répression reflète toujours une forme de fragilité. Mais la question est peut-être moins celle de la peur du peuple que celle de la nature de l’alternative. L’existence d’une répression ne suffit pas à démontrer l’existence d’une opposition démocratique solide, structurée et majoritaire. Dans l’histoire russe, l’élimination des rivaux politiques a toujours relevé de la consolidation du pouvoir plus que de la crainte d’un basculement démocratique imminent. Par ailleurs, on peut s’interroger sur la profondeur réelle de l’adhésion populaire au récit national et à la logique de puissance (la propagande ne sert que de ciment et non à convaincre absolument, ce qui n’est pas pareil). Le soutien, même passif, au régime ne s’explique pas uniquement, et même pas du tout, par la peur. Il s’inscrit dans une culture politique marquée par la centralité de l’État, le réflexe impérial et une méfiance historique, presque maladive, liée à un complexe d’infériorité, envers le modèle occidental. Cela signifie que la grille de lecture opposant un tyran isolé à un peuple massivement démocrate est beaucoup trop simple. Enfin, il faut éviter deux illusions symétriques : croire que toute opposition au Kremlin serait par essence libérale et pro-occidentale ; croire qu’aucune évolution interne n’est possible. La réalité est plus complexe: un régime autoritaire, une société travaillée par des contradictions profondes et une opposition fragmentée, dont les objectifs ne se confondent pas nécessairement avec les standards politiques occidentaux. Ce conflit n’était pas inévitable, mais il n’est pas non plus réductible à un conte moral. C’est justement cette complexité et cette dangerosité qu’il faudrait garder à l’esprit avant tout « rapprochement » ou toute condamnation globale. Le problème n’est pas tant de savoir s’il existe des opposants courageux, il y en a, que de déterminer ce que serait, concrètement, une Russie « post-Poutine ». Car une partie de l’opposition dite « libérale » ne remet nullement en cause le logiciel de puissance russe. Au contraire, elle l’enrobe d’un discours compatible avec les standards occidentaux (une forme de taqqiah). Or l’enjeu géopolitique majeur depuis trente ans est clair: la Russie n’a jamais réussi à intégrer comme État-membre les structures centrales de l’Occident que sont l’OTAN, qu’on l’aime ou pas, et l’Union européenne, qu’on l’aime ou pas. Cette intégration aurait constitué une manière décisive de peser sur, voire de neutraliser, leur orientation stratégique en faveur des intérêts aberrants de la Russie. En tant que fin connaisseur de l’Europe de l’Est, vous en savez quelque chose. L’échec de cette voie extérieure ne signifie pas l’abandon de l’objectif d’influence et plus. Il est donc légitime de se demander si certains acteurs d’opposition ne cherchent pas, sous des habits démocratiques, à rendre possible un rapprochement institutionnel qui permettrait d’agir cette fois de l’intérieur. Questionnement épistolaire bien évidemment. L’idée d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural », également évoquée par Mikhaïl Gorbatchev avec sa « Maison Commune Européenne », s’inscrit dans cette continuité stratégique qui n’est autre qu’un piège géopolitique. Cela ne signifie pas que toute opposition soit factice. Mais cela signifie que la lecture morale opposant un autocrate isolé à un peuple naturellement occidental est simpliste. Une large part de la société russe demeure attachée à la notion de puissance étatique, et les élites, qu’elles soient au pouvoir ou en exil, ne sont pas nécessairement prêtes à y renoncer. La prudence s’impose donc avant de présenter tout « rapprochement » futur comme une évidence morale ou une garantie stratégique. En un mot, la Russie n’est pas notre amie. Elle est LE problème. Poutine n’est pas le problème, il fait juste partie du problème dont il n’est qu’un élément, certes important. Mais tout cela va bien au-delà de Poutine.
Bine sûr que la Russie est un problème, au-delà de Poutine ! je l’ai écrit plein de fois. Raison de plus de la combattre aujourd’hui pour qu’elle s’écroule le plus rapidement possible et recommence une nouvelle vie.
Je sais que vous êtes un fin connaisseur de l’Europe de l’Est, mais ne vous avais pas lu sur ce coup-là . Je lis en fait peu de choses sur la Russie faute de besoin. Cet article est l’un des rares que j’ai consulté. Le titre clairvoyant sans doute.
Extraordinaire la taqqia de l opposition russe….RT et Sputnik n y avaient pas encore pensé
Wlad vous remercie très chaleureusement de cette belle langue de bois
Quelles sont vos sources fiables actuellement d un soutien majoritaire des russes a la guerre dans une dictature qui n hesite pas a descendre ses opposants????,
D’abord, il y a ma connaissance approfondie de la mentalité russe. Mais ce sera insuffisant car considéré comme subjectif. Ceci dit, même en régime autoritaire, il existe des instituts de sondage relativement sérieux. Le Levada Center, institut indépendant russe, souvent considéré comme le plus fiable en Russie. Il publie régulièrement des sondages montrant des taux d’approbation de Vladimir Poutine oscillant souvent entre 70 % et 85 % depuis 2014 (Crimée). Le Russian Public Opinion Research Center (VTsIOM), institut public russe, qui montre également des taux d’approbation élevés, mais étant lié à l’État, il est perçu comme moins indépendant. Le Pew Research Center, institut américain. Avant la guerre en Ukraine, leurs enquêtes montraient déjà une perception très favorable de Poutine en Russie. Cela n’a pas changé car il y a un caractère national russe. C’est comme ça. Ne pas confondre fatigue de l’échec avec élan démocratique qui résulterait d’un manque de soutien à Poutine et bien plus loin, à l’idée ou le projet russe. Il n’en est rien.
Vous écrivez:  » il pourrait y avoir plus de 1 200 000 tués et blessés russes irrécupérables au 24 février 2026 « . Symétriquement, il pourrait y avoir, soit zéro, soit un nombre minime de tués et blessés ukrainiens irrécupérables au 24 février 2026. Il est facile de le démontrer: régulièrement, il y a des échanges de dépouilles entre les deux camps. Quels sont les chiffres ?
Il existe des chiffres publiés par l’ISW qui est le plus fiable