Journal d'actualité libéral
|
dimanche 28 juin 2026

Intelligence artificielle : je t’aime, moi non plus

Temps de lecture : 4 minutes

Il faut craindre l’IA autant que s’en réjouir. Il faut en tirer le meilleur et en dominer le pire.

Hésiode et Eschyle nous ont conté comment Prométhée, un titan de la mythologie grecque, avait dérobé le feu des dieux pour le donner aux hommes. Il en a été puni par Zeus qui l’a cloué au rocher où le vautour venait lui dévorer un foie qui renaissait chaque jour. Les interprétations du mythe sont infinies mais soulignent toutes que ce don du feu permit aux Hommes tout à la fois de se développer et de souffrir. Le feu pouvait être destructeur, mais sans lui l’humanité grelotait et ne savait pas cuire ses aliments. Il était dangereux comme la machine à vapeur que beaucoup jugeait effrayante, comme le vaccin de Pasteur que personne ne voulait essayer, comme l’atome qui a permis Hiroshima, comme le smartphone pour les enfants qui y sont drogués. Et pourtant le train, les vaccins, les centrales nucléaires, le numérique … ont permis des progrès humains considérables. Fabricants de diligences, de chandelles et de machines à écrire ont disparu. Pourtant les luddites et les canuts avaient tort : les nouveaux métiers à tisser mécaniques ont contribué à l’augmentation de la productivité et du pouvoir d’achat tout en réduisant le temps de travail plutôt qu’en créant du chômage.

L’histoire ne cesse de se répéter autrement depuis l’invention de la roue, aux  alentours de 4000 ans avant JC sans doute jusqu’à la presse de Gutenberg. Celle-ci permit à beaucoup l’accès à la lecture et favorisa le protestantisme, et avec lui tout à la fois l’ouverture et la division de l’Occident. Mais l’empire ottoman qui a refusé l’imprimerie en est mort.

Le choc de l’IA

Certes, nous vivons des temps nouveaux par l’ampleur des révolutions technologiques et l’accélération de leur succession. L’IA est un nouveau défi. L’intelligence artificielle, qui n’est pas intelligente, peut nous tromper et chercher à nous dominer. Mais elle reste un traitement de données… extrêmement puissant. Elle pourra simuler la joie, la tendresse, l’amour, la bonté ou la méchanceté, l’amitié, la responsabilité, la douleur ou le plaisir, sans cesser d’être une mécanique froide, sans conscience morale, sans vertu, incapable d’assumer les conséquences de ses actes, sans affection et sans inquiétude, autre que factice, de nos origines et de nos fins. Elle répètera.

Le transhumanisme que certains veulent furieusement faire émerger par l’IA  n’est-il pas la résurgence de l’alchimie par laquelle Zosime, au début de notre ère, voulait transformer la matière physique en matière spirituelle, ou de l’eugénisme nazi ou encore des fables scientifiques de Paul Kammerer et Lyssenko qui soutenaient la thèse de l’évolution des caractères acquis (Lamarck) selon laquelle les Soviétiques voulaient former et reproduire de parfaits communistes ? Mais l’Homme n’est pas une machine, il est singulier. L’IA ne saura pas le remplacer. Privez-le de la liberté pendant des générations, elle continue de murir dans les consciences individuelles pour ressurgir en 1989 dans la chute du Mur ou sur la place Tiananmen.

A Washington, Trump interdit à Anthropic de vendre ses produits les plus avancés à des étrangers. Au G7 en Suisse, les Etats se sont penchés sur des règles possibles d’encadrement de l’IA tandis qu’à Rome Léon XIV veut la désarmer. Pendant ce temps la Chine étend son totalitarisme numérique dans lequel la vie de tous est gérée par l’intelligence artificielle en attendant que ses armes le soient aussi pour se tourner contre Taïwan, puis vers nous. Tant qu’une seule nation développera un programme d’armement létal géré par l’IA, les autres nations, si elles ne le font pas, risquent de périr sous l’offensive de robots ennemis. Si les nations s’entendaient pour ne pas utiliser d’armes létales guidées par la seule IA, certaines, comme l’Iran ou la Corée du Nord, les fabriqueraient en cachette. A défaut ce sont des mafias qui s’y emploieraient et risqueraient de dominer le monde. Si vis pacem, para bellum. Et néanmoins !

Gérer les inquiétudes

Dario Amodei, PDG d’Anthropic, s’inquiète sérieusement des écarts de puissance et de sécurité que créeront les nouvelles IA générales entre ceux qui les posséderont et les autres. Sam Altman, PDG d’Open AI, s’attend également à d’importants bouleversements dans la répartition des richesses attendues des effets de l’IA si l’on n’en gère pas la redistribution.

Comme l’observe le pape Léon XIV , « Le progrès technique, précieux en soi, exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit ». Il faut veiller à ce qu’aucun n’y abandonne sa propre dignité.  Mais il n’est ni souhaitable ni possible de subordonner l’utilisation de l’IA à la mise en œuvre de mesures de protection des emplois qu’elle fait disparaître.  Si de telles mesures avaient été prises, les ouvriers, y compris les enfants, peineraient encore douze heures par jour, six jours par semaine, pour tisser la toile ou extraire le charbon. Il ne s’agit pas pour autant de considérer la personne comme un moyen, et non comme une fin, de la marchandiser. Accepter le progrès suppose d’en évaluer les risques et de les gérer. L’IA nous expose à la désinformation, à la déresponsabilisation, à des formes de déshumanisation, à la domination de ceux qui la contrôleront, voire de l’IA elle-même peut-être un jour… Pour y faire face, il faut forger l’esprit critique, par l’éducation et la culture aujourd’hui abandonnées, consolider la démocratie qui par vocation ouvre au débat et à l’écoute réciproque, favoriser la liberté qui existe au fond de chacun de nous, prête à s’insurger contre tous les abandons de la conscience, respecter les religions qui ouvrent à la métaphysique, à la question des finalités, pour autant qu’elles n’outrepassent pas leurs limites.

Le rôle, essentiel, des Etats devrait être d’adapter l’état de droit à l’IA. Ne devraienet-ils pas veiller à ce que derrière chaque usage ou message de l’IA mettant en cause des personnes il y ait des personnes identifiables et responsables du respect des autres ? L’IA nous aidera sans doute à identifier les moyens de faire respecter par elle le droit de chacun. C’est en favorisant l’innovation et l’émergence de nombreux promoteurs d’intelligence artificielle que celle-ci trouvera ses meilleurs modèles et les plus protecteurs, que l’Europe aussi évitera la domination de modèles étrangers. Pour ce faire, il faut que l’Etat laisse la liberté aux créateurs d’IA plutôt que de les submerger de subventions et de plus encore de droits, taxes et normes.

Peut-être  y aura-t-il un jour d’apocalypse, qui est aussi révélation. Ce sera peut-être parce que les Hommes auront failli dans leur devoir de poursuivre la création du monde.

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Contrepoints – Le média libéral de l’IREF

L’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) est une association indépendante, sans but lucratif, financée uniquement par des dons privés.

Faites un don et soutenez un journal 100 % libre, libéral et sans subvention publique.