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mardi 13 octobre 2026

Javier Milei : « Nous avons réduit les dépenses publiques de 30 % dès le premier mois du mandat et sorti un quart de la population argentine de la pauvreté »

Temps de lecture : 14 minutes

Le 2 octobre 2026, Javier Milei a reçu du Forum économique de Paris le prix de l’« économiste le plus influent du monde ». Il venait de s’entretenir avec Philippe Aghion, prix Nobel 2025. L’IREF-Contrepoints vous propose la traduction intégrale et inédite en français de son discours.

Bonsoir à tous. Tout d’abord, je tiens à remercier pour ce prix ainsi que pour le privilège d’avoir pu participer à la rencontre qui a précédé cette cérémonie. Avoir la possibilité de s’entretenir avec un géant de la pensée, un grand maître tel que Philippe Aghion, constitue un immense privilège ; c’est une joie d’autant plus grande que cette personne œuvre dans le domaine même où je travaille, bien que plus modestement, et dans lequel je me suis spécialisé. En effet, j’ai choisi d’étudier l’économie et, au fil des années, de me spécialiser dans la croissance économique.

L’un des moments les plus marquants de ma conversation avec le professeur Aghion a été d’apprendre que la raison pour laquelle il s’est consacré à la croissance économique était précisément sa préoccupation face à la pauvreté et sa volonté de trouver les moyens d’en sortir les populations. À cet instant précis, m’est revenue à l’esprit une phrase célèbre de Robert Lucas Jr., que l’on retrouve dans de nombreux ouvrages sur la croissance économique et qui est saisissante : « Les conséquences de ces questions sur le bien-être humain sont si bouleversantes que, lorsqu’on commence à y réfléchir, on ne peut plus penser à autre chose. »

C’est une phrase qui frappe véritablement l’esprit. Mais lorsqu’on étudie la croissance économique, on ne peut plus s’empêcher de penser en ces termes ; c’est d’ailleurs ce qui a imprégné toute notre conversation avec le professeur Aghion. Par ailleurs, il existe différentes approches pour expliquer la croissance économique. Pour ma part, en tant que chercheur dans ce domaine, j’ai été confronté à plusieurs options, mais un courant de pensée m’a particulièrement séduit : l’approche schumpétérienne, ou néo-schumpétérienne, portée par le professeur Aghion. J’ai également évoqué avec lui le plaisir immense que j’ai eu à lire les ouvrages qu’il a coécrits avec Peter Howitt. Ainsi, la première partie de mon intervention consiste à remercier pour ce prix, pour l’opportunité d’être ici et pour le privilège de partager cette tribune avec le professeur Aghion ; d’ailleurs, je semble connaître une période faste ces dernières semaines, car j’ai également eu le privilège de rencontrer Xavier Sala-i-Martín il y a peu. Je tiens donc avant tout à exprimer ma profonde gratitude pour ce moment magnifique que vous m’offrez, au sein d’une mission souvent ingrate qui impose d’affronter toutes sortes de circonstances, d’assumer de lourds coûts et de supporter mensonges, calomnies et injures susceptibles de ternir ma réputation et mon honneur, ainsi que ceux de ma famille. Pourtant, il existe une raison qui justifie tout cela : le fait d’écrire une page de l’histoire. Et lorsque de tels moments surviennent, disons que la valeur de cette entreprise s’en trouve considérablement accrue.

« La pire des trois grandes crises argentines »

Cela dit, je souhaite expliquer comment cette approche de la croissance économique constitue l’élément déterminant dans la conception de nos politiques publiques, et de la politique économique en particulier. Nous devons essentiellement faire face à deux situations : la conjoncture d’une part, et la manière d’articuler cette conjoncture avec le long terme, ce qui relève de la croissance économique, d’autre part. Lorsque nous avons hérité de l’économie argentine, nous étions confrontés au pire des trois grandes crises qu’a connues le pays : nous avions un déséquilibre monétaire deux fois plus important que celui de 1975, année marquée par une explosion inflationniste où le taux avait été multiplié par six ; imaginez donc que nous faisions face à un niveau double. La meilleure illustration en est l’écart de change, la différence entre le taux officiel et le taux parallèle, qui atteignait un rapport de un à trois, soit 200 %. Nous étions également confrontés à la situation d’une Banque centrale en faillite, à un déséquilibre budgétaire massif et à des indicateurs sociaux pires encore que ceux observés avant la crise de 2001.

« L’équilibre budgétaire dès le premier mois »

Parallèlement, l’inflation progressait au rythme de 1,5 % par jour ; nous avions l’équivalent de quatre bases monétaires en passifs rémunérés de la Banque centrale arrivant à échéance quotidiennement, ce qui générait un déficit quasi-budgétaire de dix points de PIB ; s’y ajoutait une dette du Trésor national, l’équivalent de dix bases monétaires, arrivant elle aussi à échéance chaque jour. En d’autres termes, nous pouvions multiplier la masse monétaire par quinze en une seule journée. Nous étions littéralement en situation d’hyperinflation. Il fallait donc s’attaquer au déséquilibre budgétaire, cinq points de PIB pour le Trésor et dix pour la Banque centrale, soit un total de quinze points de PIB à résorber. Dans ce contexte, alors que je faisais campagne avec une tronçonneuse en promettant de combler ce déficit dès la première année, on disait que c’était impossible, même en quatre ans. Eh bien, grâce au talent et au courage de mon ministre de l’Économie, l’architecte de ce miracle, Luis « Toto » Caputo, nous avons atteint l’équilibre budgétaire dès le premier mois du mandat. Autrement dit, dès ce premier mois, nous avons réduit les dépenses publiques de 30 % et assaini les comptes dès le premier jour.

Cependant, au vu de ce que je viens de vous exposer, cela ne représentait qu’un tiers du problème ; il fallait également régler la question de la Banque centrale et de la dette dans son ensemble. Historiquement, la solution privilégiée par l’Argentine a toujours été l’expropriation. En tant que libéraux-libertariens, nous ne pouvions nous permettre l’hérésie de porter atteinte à la propriété privée ou de violer les contrats. Grâce à l’immense travail du ministre Caputo, du président de la Banque centrale (Santiago Bausili, que j’ai l’honneur d’avoir ici à mes côtés) et de Pablo Quirno (aujourd’hui chancelier, mais alors secrétaire aux Finances), ils ont accompli l’exploit de résorber le déficit quasi-fiscal, soit dix points de PIB, en six mois. Au fond, je suis un privilégié : j’ai la chance de pouvoir guider une équipe de géants. L’autre jour, je m’entretenais avec l’un des ministres d’Emmanuel Macron ; je lui présentais mes ministres et j’ai introduit le ministre Caputo comme l’« architecte du miracle ». Puis, lorsque j’ai présenté Federico Sturzenegger (notre ministre de la Dérégulation, à l’origine de dix-huit mille mesures de dérégulation, soit environ dix-sept ou dix-huit par jour), mon interlocuteur m’a dit : « Eh bien, vous n’avez pas seulement un génie, vous en avez deux. » Je lui ai répondu : « Non, ne vous y trompez pas : toute mon équipe est composée de génies. » Si j’ai eu un talent, c’est bien celui d’avoir choisi des personnes véritablement extraordinaires, grâce auxquelles nous menons le meilleur gouvernement de l’histoire.

À présent, comment toutes ces pièces de l’architecture macroéconomique s’articulent-elles pour favoriser la croissance, et quelle est notre stratégie en la matière ? Le premier point est que l’inflation, qui progressait au rythme de 1,5 % par jour et risquait d’atteindre des niveaux compris entre 15 000 et 17 000 % par an, a été contenue grâce à la suppression radicale du déficit budgétaire et de l’émission monétaire ; ainsi, l’inflation à la consommation en 2023 a fini autour de 200 % et celle des prix de gros à 300 %, alors qu’aujourd’hui, elle se situe autour de 30 % pour les consommateurs et de 20 % pour les grossistes. En substance, éliminer l’inflation supprime la distorsion des prix relatifs et allonge l’horizon de planification du secteur privé ; cela évite une mauvaise allocation des ressources due à des prix faussés, favorise un rééquilibrage macroéconomique et génère une allocation plus efficace. Il en résulte un gain de bien-être qui est acquis une fois pour toutes, car dès lors que l’inflation est vaincue, ce gain se pérennise.

« Tant que j’occuperai cette chaise électrique »

Le deuxième point, extrêmement important, est que le rétablissement de l’équilibre budgétaire a permis de reconstituer l’épargne, laquelle devient un élément fondamental pour financer l’investissement. C’est là que la propriété privée joue un rôle crucial : toute la mécanique de la croissance (j’aborderai chaque volet plus en détail ultérieurement) repose au fond sur la manière de générer de l’épargne et de la transformer en investissement. C’est pourquoi le respect du droit de propriété était primordial dès le départ, en particulier dans un pays qui avait connu des expropriations massives au cours des cinquante dernières années. Il était donc essentiel de respecter le droit de propriété pour préserver l’épargne, que nous avons par ailleurs encouragée en réduisant le déséquilibre budgétaire, et ainsi libérer des ressources permettant au secteur privé d’investir. Il existe en outre un effet collatéral positif : à notre arrivée, le ratio dette/PIB de l’Argentine (dette consolidée) s’élevait à 100 % et le risque-pays atteignait 3 000 points de base. Nous avons atteint l’équilibre budgétaire et maintenu cette politique tout au long de notre mandat actuel ; je vous donne ma parole que, tant que j’occuperai cette « chaise électrique » qu’est la présidence argentine, cet équilibre budgétaire sera préservé.

La conséquence directe en est que le ratio dette/PIB s’établit aujourd’hui à 39 %. En d’autres termes, l’Argentine figure parmi les cinq seuls pays au monde à afficher un équilibre budgétaire (au niveau financier) tout en maintenant un ratio dette/PIB de 39 %. Par ailleurs, le risque-pays a chuté, descendant même sous la barre des 500 points de base. Toutefois, les récents événements mondiaux, l’Argentine étant considérée comme un actif à « bêta élevé » (très sensible aux fluctuations du marché), ont entraîné une hausse de ce risque-pays. Mais dès que ces turbulences internationales se seront apaisées, le risque-pays repartira à la baisse ; nous estimons d’ailleurs que le risque lié à notre administration, jusqu’en 2027, se situe en réalité en dessous de 100 points de base. Ainsi, en cas de réélection, le risque-pays s’effondrera et nous accélérerons sans doute notre taux de croissance pour atteindre les 7 % ou 8 % par habitant, sans aucun doute. Cela dit, quels sont véritablement les moteurs de croissance sur lesquels nous travaillons ? On pourrait dire qu’il y a essentiellement trois volets : il y a la question du respect de la propriété privée, le rôle fondamental qu’elle joue, et celle-ci peut être attaquée de deux manières. L’une d’elles passe par les impôts. À ce sujet, nous avons également des choses à dire.

« Rendre l’argent aux Argentins »

Hier, lors d’une intervention remarquable du ministre Sturzenegger, il a souligné qu’il ne fallait en aucun cas envisager de présenter au président un projet impliquant un déficit budgétaire, ce qui est une excellente chose, ni même l’idée d’augmenter les impôts. En fait, nous avons réalisé l’ajustement budgétaire en réduisant les dépenses publiques ; nous les avons d’ailleurs tellement réduites que cela nous a permis d’alléger la pression fiscale de trois points de PIB. Autrement dit, nous avons commencé à restituer de l’argent aux Argentins. D’ailleurs, selon les projections de l’équipe du ministre Caputo, si l’Argentine maintenait un taux de croissance d’environ 5 %, nous pourrions restituer aux Argentins près de 500 milliards de dollars d’ici à 2031, soit un montant équivalent à notre dette actuelle ; nous rendrions ainsi énormément de ressources aux Argentins. Qui plus est, l’élimination de l’impôt inflationniste, alors que l’émission monétaire atteignait 13 points de PIB l’année précédant notre arrivée au pouvoir, a concrètement permis de restituer cent milliards de dollars aux Argentins. C’est pourquoi la baisse de la pauvreté que l’on observe ensuite est si impressionnante.

L’autre aspect concernant la propriété privée, ou la manière dont on peut y porter atteinte, relève de la réglementation, et il existe deux types de réglementation. Il existe une réglementation dont la suppression suscite un vif mécontentement, ce qui vaut souvent des attaques au ministre Sturzenegger. Et ces attaques ne sont pas frontales, ce qui ne poserait pas problème, car une personne aussi talentueuse que Federico saurait les désarmer instantanément ; non, ils agissent lâchement en m’écrivant et en m’envoyant des messages à moi. À un moment donné, Federico avait pris certaines initiatives ; vous imaginez bien que si je fixe les grandes orientations, je ne peux pas gérer tous les détails. Soudain, mon téléphone a commencé à être inondé de messages, il explosait littéralement : tout le monde se plaignait de Federico. Et moi, je me suis dit : « Quel travail merveilleux il accomplit, ce Federico ! » En somme, il était en train de mettre fin à tout un tas de combines lucratives. Alors, Federico, continue comme ça, s’il te plaît ; j’adore quand ce genre de choses arrive.

« La réglementation tue la croissance »

Il serait plus honnête de l’attaquer directement, mais ils ne peuvent pas le faire car il est en train d’éliminer la corruption. Il existe donc une partie de la réglementation destinée à créer des « chasses gardées » (peut-on dire « chasses gardées » ?) où les entrepreneurs « chassent au zoo » ; ce sont, en fait, des réglementations conçues pour enfermer les Argentins. Pour ce qui est de l’autre type de réglementation, celle qui touche aux impôts, on porte atteinte au droit de propriété sans pour autant affecter le taux de croissance, à moins que les mesures ne soient extrêmement brutales. On modifie simplement le niveau du taux (il peut être plus élevé ou plus bas) et l’on aboutit à un PIB par habitant plus ou moins élevé, mais cela n’affecte pas substantiellement la trajectoire globale. Toutefois, il existe un cas plus complexe : celui où l’on réglemente pour simuler un marché concurrentiel. Ce cas-ci est bien plus grave et relève typiquement de l’approche néoclassique ; il renvoie à la notion de défaillance du marché. Ainsi, face à une structure de marché concentré caractérisée par des rendements croissants, les décideurs politiques sont tentés de la réglementer pour la faire ressembler à une entreprise concurrentielle. Or, assimiler cette structure à une entreprise concurrentielle revient à induire des rendements d’échelle constants. Et en régime de rendements d’échelle constants, il n’y a pas de croissance. Autrement dit, une telle réglementation tue la croissance.

« Le poisson gratuit, c’était l’esclavage »

Comme je l’ai souligné : depuis notre arrivée au gouvernement, Federico a mis en œuvre 18 000 mesures de déréglementation ; nombre d’entre elles ont mis fin à des pratiques et balayé les corrompus, tandis que d’autres ont stimulé les rendements croissants, générant ainsi de la croissance économique. Le deuxième pilier de notre stratégie de croissance repose sur notre ministère du Capital humain. Fondamentalement, l’idée du soutien social et de l’aide sociale a toujours été associée au fait d’offrir du poisson aux gens. Or, il existe une magnifique citation de Milton Friedman, inspirée de la Torah, et plus précisément du livre de l’Exode (Shemot) qui relate la sortie du peuple hébreu d’Égypte, selon laquelle « il n’existe pas de déjeuner gratuit ». Le peuple hébreu, en quittant l’Égypte, en avait parfaitement conscience. Le poisson gratuit, c’était l’Égypte ; ce qui était gratuit, c’était l’esclavage. Or, nous ne voulons pas d’esclaves, nous voulons des Argentins libres ; c’est pourquoi nous avons modifié la politique sociale, au point de changer le nom du ministère : il ne s’appelle plus « Développement social » ni rien de ce genre, mais « Ministère du Capital humain ». Si je le pouvais, j’y installerais une immense photo de Gary Becker. Il y a quelques jours, j’ai également eu l’immense privilège de discuter avec James Heckman ; c’était merveilleux, car la conception de notre ministère du Capital humain s’alignait parfaitement sur les conclusions de Heckman. Nous mettons l’accent en priorité sur l’enfance et la famille. En d’autres termes, nous ne voulons pas offrir le poisson ; nous voulons qu’ils apprennent à pêcher et, si possible, qu’ils créent leur propre entreprise. Dans cette optique, le premier maillon de la chaîne est l’enfance et la famille. À notre arrivée, l’« Allocation universelle par enfant » (AUH) combinée au « Plan Alimentar » ou au « Plan des mille jours » ne couvrait que 40 % du panier de base.

« Les gestionnaires de la pauvreté »

Aujourd’hui, il se trouve que grâce à ces « libéraux sans cœur », ces deux prestations couvrent 100 % du panier. Mieux encore : il est intéressant de noter que nous avons réussi à doubler l’aide versée aux gens sans dépenser un seul peso supplémentaire. En revanche, les « péronistes sensibles », si prompts à l’émotion et si dévoués aux plus vulnérables, s’appuyaient sur des individus surnommés les « gestionnaires de la pauvreté » : sur les fonds destinés aux personnes vulnérables, ces derniers en détournaient la moitié. Lorsque nous avons supprimé le caractère obligatoire de ces prestations, les bénéficiaires n’ont plus eu à s’acquitter de ce « péage » ; ils ont ainsi vu doubler le montant des ressources qu’ils recevaient, puisqu’ils n’avaient plus à payer ces gestionnaires de la pauvreté. Qui plus est, l’autre volet est lié à la santé ; bien qu’il ait initialement relevé du ministère du Capital humain, les difficultés rencontrées ont nécessité sa transformation en ministère à part entière. Il travaille toutefois en étroite coordination avec le ministère du Capital humain, car une population bien nourrie, bien formée et en bonne santé est mieux à même d’accéder à l’éducation et de se qualifier.

Vient ensuite le maillon suivant : le marché du travail, qu’il s’agisse de permettre aux jeunes d’y entrer ou de favoriser la réinsertion de ceux qui en ont été exclus. Cette question a été abordée sous différents angles : d’abord, la requalification des personnes sorties du système pour leur permettre d’y revenir, un point que notre ministre du Capital humain souligne régulièrement : alors qu’auparavant les gens réclamaient des aides sociales, ils demandent aujourd’hui du travail, ce qui constitue une avancée majeure. Par ailleurs, grâce à l’immense travail de la table de concertation politique, et tout particulièrement de nos alliés politiques issus d’autres partis, dont beaucoup ont participé à la « Argentina Week », nous avons pu faire adopter de nombreuses réformes, notamment la modernisation du droit du travail. L’objectif est de faciliter l’accès au marché de l’emploi et de le rendre plus flexible. Si nous parvenons à poursuivre ces réformes et à les consolider dans les urnes, c’est-à-dire si les Argentins choisissent de maintenir ce cap, nous pourrons accroître la part du travail formel et, ce faisant, résoudre le dernier maillon de la chaîne : la situation du système de retraite.

« Une économie trois fois trop fermée »

Ainsi, nous générons d’une part des rendements croissants et favorisons, d’autre part, l’accumulation de capital humain ainsi que l’insertion professionnelle. Le troisième volet consiste à ouvrir l’économie. La notion de rendements croissants renvoie à ce qu’Adam Smith appelait la « manufacture d’épingles » : cette division du travail se heurtait à une limite, qui était essentiellement la taille du marché. Si l’on considère un marché de 48 millions d’habitants, il s’agit d’un marché restreint. Nous avons donc décidé d’ouvrir l’économie. Compte tenu de son PIB par habitant, l’Argentine devrait afficher un taux d’ouverture de 90 %, alors qu’il n’est que de 30 %. En d’autres termes, l’Argentine doit tripler le niveau d’ouverture de son économie. Naturellement, nous y travaillons activement : nous avons conclu un accord avec l’Union européenne ainsi qu’avec les États-Unis, nous disposons de l’accord avec l’AELE, nous négocions des accords bilatéraux avec des pays asiatiques et nous visons le Partenariat transpacifique. L’objectif est de tripler le volume des échanges commerciaux de l’Argentine, ce qui générera une croissance économique considérable. Cela permettra d’élargir la taille du marché et de libérer davantage de rendements croissants.

Par ailleurs, nous avons mis en place un régime de promotion industrielle, le RIGI, grâce auquel nous avons déjà attiré près de 50 milliards de dollars d’investissements approuvés, tandis que plus de 150 milliards de dollars supplémentaires sont en attente d’approbation ; c’est un chiffre véritablement impressionnant, puisqu’il représente environ un tiers du PIB. Nous travaillons donc également sur ce volet. Évidemment, nous ajustons l’ouverture au fur et à mesure que nous parvenons à réduire le risque-pays ; en effet, viser un marché de 8 milliards de dollars implique des économies d’échelle considérables, mais exige aussi des investissements massifs. Il faut donc faire preuve d’une grande prudence : attirer d’importants capitaux nécessite normalement des taux d’intérêt très bas, alors que notre risque-pays reste élevé ; il faut savoir gérer cette transition. Toutefois, certains secteurs sont véritablement très dynamiques et tirent actuellement la croissance : le pétrole, le gaz, l’industrie minière et l’agriculture. À cela s’ajoutent nos réussites dans l’économie de la connaissance et l’ouverture visant à faire de l’Argentine un pôle d’intelligence artificielle, le pays s’y prête particulièrement bien grâce à ses vastes étendues froides et inhospitalières, idéales pour l’installation de centres de données. Nous misons donc sur l’intelligence artificielle comme levier d’accélération de la croissance économique. Telle est la base de notre stratégie de croissance. La question est alors : cela fonctionne-t-il ? Eh bien, la réponse est oui.

« D’abord les données »

Une autre phrase de Friedman que j’appréciais beaucoup (peut-être un peu moins que la première, mais tout de même énormément) illustrait sa façon de bousculer ses étudiants en les interrogeant sur leurs pays respectifs : pour lui, tout commençait par les données. Lorsque nous sommes arrivés au pouvoir, le PIB de l’Argentine stagnait depuis douze ans. Par ailleurs, après son âge d’or du début du XXe siècle, le pays avait abandonné le modèle libéral pour adopter une orientation fasciste, c’est-à-dire socialiste, qui a fini par virer à la catastrophe. Car, en vérité, devenir le premier président libéral-libertarien, non seulement en Argentine mais dans le monde entier, n’a rien de banal. Disons que les conditions initiales n’étaient pas idéales ; c’était le chaos. C’est pour cela qu’on m’a choisi ; dans des conditions normales, cela ne serait jamais arrivé. Dans ce contexte, il faut noter qu’au cours du siècle précédant notre arrivée, le taux de croissance moyen de l’Argentine a été de 1 %, un chiffre véritablement dérisoire, et, pire encore, cela s’est produit alors que la transition démographique jouait en notre faveur. Cela dit, dès la première année de notre mandat, selon l’indicateur mensuel de l’activité économique (EMAE), et pour éviter de subir les conséquences statistiques de l’héritage économique laissé par l’administration précédente (l’effet d’entraînement statistique), le PIB a progressé de plus de 6,5 %. La deuxième année, la croissance a avoisiné les 4 % et, si l’on en croit les estimations des analystes de marché, ce chiffre pourrait se situer entre 18 % et 20 % sur l’ensemble de la période. C’est un chiffre significatif pour une période de quatre ans : à titre de comparaison, sous le second mandat de Cristina Fernández de Kirchner, la croissance a été de 1,5 % sur quatre ans, alors que celle de l’OCDE avoisinait les 6 %. Sous le gouvernement de Mauricio Macri, l’économie s’est contractée de 3,8 %, tandis que la zone OCDE affichait une croissance d’environ 7 %. Dans le cas de mon prédécesseur, l’économie a essentiellement récupéré ce qu’elle avait perdu sous Macri, dans un contexte mondial de croissance à 5 %. Si l’on retient l’hypothèse médiane de 18 %, cela signifie que nous triplons la croissance de l’OCDE ; de plus, ce taux est 4,5 fois supérieur à la croissance historique de l’Argentine au cours du dernier siècle. Cette dynamique fonctionne, et pas seulement grâce à un taux de croissance intéressant : ce qui est tout aussi remarquable, c’est la résonance avec les motivations profondes du professeur Aghion, qui s’est consacré à l’étude de la croissance économique, et avec cette phrase saisissante de Robert Lucas Jr. Il faut dire qu’au moment où les chiffres réels de la pauvreté ont été révélés, elle s’élevait à 57 % ; aujourd’hui, elle se situe autour de 30 ou 32 %. En d’autres termes, nous avons sorti un quart de la population argentine de la pauvreté, nous avons sorti 12 millions d’êtres humains de la pauvreté. Il y avait 20 % d’Argentins en situation d’indigence, oui, vous avez bien entendu : dans ce pays producteur de denrées alimentaires, capable de nourrir 500 millions d’êtres humains, le système politique avait laissé 20 % des Argentins sans nourriture. Nous avons ramené ce chiffre de 20 % à 6 %. Quant aux enfants (les enfants, qui représentent notre avenir), lorsque nous sommes arrivés, le taux de pauvreté atteignait 70 % ; aujourd’hui, il est de 42 %.

« Le meilleur film de l’histoire argentine »

Je ne dis pas que la photo est bonne : la photo reste un cauchemar, la photo reste horrible, mais c’est sans aucun doute le meilleur film de l’histoire argentine. Et pour conclure, je tiens à exprimer ma gratitude. Je veux remercier mes maîtres, des maîtres tels que Philippe Aghion, Xavier Sala Martín ou Robert Lucas Jr., qui m’ont formé à l’économie de la croissance, ou encore les économistes autrichiens qui m’inspirent au quotidien, comme Mises ou Rothbard ou Hayek, qui ont inspiré l’élaboration de cette vision, cette vision que je porte pour que l’Argentine retrouve sa grandeur. Or, une vision ne suffit pas ; la vision seule ne suffit pas. C’est pourquoi j’adresse également mes plus vifs remerciements à ces géants qui composent mon gouvernement et mon cabinet, car ce sont eux qui permettent de concrétiser cette idée.

Enfin, mes remerciements les plus profonds vont à mes proches, car ce sont eux qui subissent les répercussions du choix courageux que j’ai fait de changer le cours du déclin de ce pays pour lui redonner sa grandeur. Merci infiniment.

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