Philosophe, professeur émérite à la Sorbonne, Jean-François Braunstein entreprend une analyse rigoureuse et impitoyable du délire woke, dont la prolifération lui paraît – à juste titre – au plus haut degré dangereuse. Contrairement à une opinion largement répandue, l’auteur considère qu’il ne faut pas accorder une grande importance au rôle joué par la French Theory, très en vogue de l’autre côté de l’Atlantique. On aurait affaire, en fait, à une nouvelle religion (à une secte plutôt) qui rappelle les aléas du protestantisme aux États-Ùnis, une religion universitaire, avec ses rites et ses dogmes et qui ne tolère pas la pluralité des opinions : on peut faire des « études de genre » à condition d’accepter l’idée que le genre est un choix, on peut parler du racisme uniquement en tant que « racisme systémique », on a le droit d’aborder les fat studies (mais oui, la recherche universitaire se diversifie de manière spectaculaire) si on croit que l’obésité est un mode de vie qu’on choisit délibérément etc. On aura remarqué, certainement, que les théoriciens woke manquent singulièrement d’humour.
Au cœur de cette nouvelle religion se trouve, selon Braunstein, la théorie du genre. Son objectif est limpide : effacer les différences entre les sexes et, à la limite, nier l’existence même des sexes. C’est ainsi qu’une utopie qui paraissait absurde est en train de se réaliser : changer de sexe si on veut et quand on veut. Les documents officiels adoptent maintenant la formule « sexe attribué à la naissance ». Aux États-Ùnis et en Grande-Bretagne on a introduit toute une série de règles concernant l’utilisation des pronoms, afin de ne pas traumatiser les personnes trans. En 2007, Julia Sorano a défini la femme trans comme « toute personne qui s’est vu attribuer un sexe masculin à la naissance, mais qui s’identifie et/ou vit comme une femme ». D’autres militants trans veulent nous convaincre qu’en fonction de l’identité du propriétaire « un pénis peut être un organe sexuel féminin ». En Californie, un professeur d’endocrinologie a été obligé de s’excuser pour avoir parlé de « femmes enceintes », ce qui était discriminatoire à l’égard des hommes trans devenus femmes. Dans beaucoup d’hôpitaux américains et anglais on a décidé d’adopter un « langage neutre » : on parlera donc de « personnes enceintes » au lieu de « femmes enceintes », d’allaitement « au thorax » et non d’allaitement « au sein » etc. La négation des réalités biologiques a des conséquences désastreuses : on inculque aux enfants la conviction qu’ils pourront choisir leur identité sexuelle. Le phénomène, comme on le sait, prend – hélas ! – de l’ampleur.
Nier la réalité par le langage, montre Jean-François Braunstein, est une démarche propre à la pensée magique, primitive. La religion woke est obsédée par la « dévirilisation » et la « décolonisation » des sciences, y compris des mathématiques (dont l’apprentissage est un « privilège blanc », c’est pourquoi il faut inventer des « mathématiques équitables »). L’histoire occidentale serait marquée par le racisme, les blancs seraient structurellement racistes, les personnes de couleur sont et seront toujours opprimées.
Le fait d’appliquer, dans toute analyse et dans tout jugement, le schéma intersectionnel (race, classe, genre) témoigne d’une pauvreté affligeante de la pensée et d’un dogmatisme effrayant. Même s’il n’est guère optimiste, Braunstein conclut que la seule forme de résistance devant tant de bêtise agressive est de dire « non » aux idées woke. Ce qui m’a fait penser à la réplique finale du protagoniste de la pièce d’Eugène Ionesco, Rhinocéros : « Je ne capitule pas ».
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