Journal d'actualité libéral
|
vendredi 28 août 2026

Karl Popper : La Société ouverte et ses ennemis

Temps de lecture : 5 minutes

Karl Popper a écrit cet ouvrage pendant la dernière guerre mondiale. Sa traduction en français avait été publiée en 1979 dans une édition parcellaire et inégale. Cette nouvelle édition traduite et annotée par Didier Lesart est complète et passionnante même si le propos n’est pas toujours facile à lire.

Karl Popper (1902-1994), fils d’une bonne famille d’ascendance juive convertie au luthéranisme, a d’abord été séduit par le marxisme. Avant de suivre ses études universitaires, il apprit la menuiserie puis exerça comme éducateur d’enfants. Pour reprendre l’image de Péguy, il avait donc des mains, il avait tâté de la réalité concrète de la vie sociale. Pour fuir le nazisme il accepta fin 1936 un poste de professeur de philosophie en Nouvelle Zélande après avoir publié en 1934 un ouvrage qui avait retenu l’attention, Logique de la découverte scientifique. Il y reçut en 1946 un télégramme de Friedrich Hayek lui proposant un poste de lecteur à la London School of Economics. Il l’accepta volontiers et s’installa au Royaume Uni où son génie fut reconnu jusqu’à en être anobli par la reine.

La Société ouverte et ses ennemis est un livre de combat contre l’historicisme, ces philosophies sociales qui « pensent avoir découvert les lois de l’histoire leur permettant de prophétiser le cours des évènements historiques » (p. 49). Il remonte à ses sources pour en accuser Héraclite et surtout Platon. Celui-ci, dit-il a détourné la philosophie de Socrate au profit de sa vision d’un monde en déclin qu’il veut restaurer dans l’unité d’une société tribale, totalitaire gouvernée par une caste supérieure sous une forme de communisme primaire dans lequel tout dépendrait de l’Etat, sur le modèle spartiate de l’époque. Cette philosophie, observe Popper, n’a engendré que des tyrans : « Platon pouvait se glorifier d’avoir au moins neuf tyrans parmi ses anciens élève ou associés » (p. 182). C’est le risque que courent toutes les tentatives d’ingénierie utopique souhaitant réaliser un Etat idéal au moyen d’un plan de la société conçue comme un tout exigeant un pouvoir centralisé et fort. Car nous ne pouvons pas prétendre planifier toute la société, « nous ne possédons rien qui ressemble à la connaissance factuelle nécessaire pour justifier une prétention aussi ambitieuse » (p. 205). On ne peut pas se servir des vies humaines pour un quelconque projet, « Nous devons exiger au contraire que l’on donne à chaque homme, s’il le souhaite, le droit de forger lui-même sa vie, pour autant que cela ne gêne pas trop les autres » (p. 208).

Popper est excessif parfois. Il le sait d’ailleurs. Il a pourtant raison, de mon point de vue, de condamner le poison holiste que Platon a inscrit dans la philosophie politique. Il me paraît plus critiquable dans ses attaques contre Aristote qui n’avait pas bien sûr une conception moderne de la science, mais dont la philosophie naturelle et rationnelle ne cherche pas à déterminer le bien suprême et à vouloir le réaliser, mais plutôt celui ou ceux des moins mauvais régimes empiriquement réalisables au profit d’individus libres de leur destin.

Mais la critique de Popper, acerbe et totale, de l’étatisme radical, absolu d’Hegel qui a indirectement enraciné le nazisme, est bien fondée. Il dénonce habilement le raisonnement hégélien fondé sur des contradictions sans fin qui rendent impossible toute vérité (cf. p. 452). Par ailleurs, il consacre de longs passages à décortiquer le marxisme pour lequel il conserve une certaine complaisance, nostalgique peut-être du temps de sa jeunesse, et une forme étonnante d’admiration à l’égard de ses réalisations soviétiques. Sa critique de l’historicisme économique et du déterminisme dit scientifique de Marx est pourtant solide, conduisant nécessairement à la violence et à l’asservissement dans leur croyance quasi religieuse au socialisme comme une nécessité historique.

En définitive il ne s’attarde sur les principaux auteurs de cette sociologie de la connaissance, qu’il fustige comme historicisme, que pour déterminer une meilleure approche de la science et de la recherche de la vérité. Son plus grand apport est sans doute dans la théorisation du fait que la science et l’objectivité scientifique ne proviennent pas des efforts que font les scientifiques individuels pour être « objectifs », mais de « la coopération amicalement hostile de nombreux scientifiques ». La vérité n’est pas relative, mais elle ne peut être que le fruit du débat ouvert entre ceux qui la recherche et « des méthodes d’essais et d’erreurs, d’invention, d’hypothèses que l’on peut tester pratiquement et que l’on soumet aux tests pratiques » (p. 458). La méthode scientifique consiste, écrit-il, « à rechercher des faits qui peuvent réfuter la théorie » (p. 496). Popper considère que l’approche inductive est insuffisante à la démonstration scientifique et que « la théorie vient avant les faits ». Dans une démarche déductive, il s’appuie sur un principe de réfutation pour considérer que pour toute théorie scientifique, si un seul fait contrevient à la théorie, elle est nécessairement fausse. La philosophie de Popper développe une approche par approximations négatives qu’on trouve, par exemple,  chez Isaiah Dublin ou Toynbee, qu’il critique indument pourtant, mais aussi dans les courants de la théologie apophatique depuis les débuts du christianisme.

Friedrich von Hayek et Sir Karl Popper partagent tous deux cette conviction que nul homme ne détient la vérité qui ne peut que s’approcher dans un processus de découverte Et le progrès se fait dans les ajustements progressifs de l’action humaine. C’est pourquoi l’un et l’autre sont si hostiles à ceux qui prétendent que l’histoire, obéissant à des lois, peut se prédire et se diriger dans une planification universelle abolissant la liberté des hommes. Selon Laplace, tout évènement futur pourrait être rationnellement prédit pour autant qu’on connaisse de manière suffisamment précise les évènements passés et les lois de la nature. Mais, interroge Popper, comment les connaître tous ? Une tâche impossible sans doute, même au plus brillant ingénieur et savant du monde doté des meilleurs outils. Heisenberg (1901-1976) avait constaté la même impossibilité de la physique quantique comme de la physique classique[1]. D’ailleurs, observe Popper si le déterminisme était vrai, nous ne pourrions pas en discuter rationnellement puisque nous serions déterminés à le faire[2].

Certes, Popper entretient une certaine ambiguïté sur ses positions libérales. Il en donne les fondements scientifiques. Il craint le grand danger de l’interventionnisme qui est d’accroître toujours le pouvoir de l’Etat et de la bureaucratie. Mais il reste tenté par un « interventionnisme démocratique par étapes » (p. 427), une « ingénierie sociale » dit-il, à la façon des ordo-libéraux et notamment de Lippmann qu’il appréciait. N’y a-t-il pas une contradiction dans sa volonté de « planifier pour protéger la liberté » (p. 428) ? Il est pourtant fondamentalement attaché à la liberté et à l’idée que notre avenir dépend de nous et non d’une quelconque nécessité historique : « C’est à nous de décider de la finalité de notre existence et de déterminer nos fins » (p. 523). Aux pourfendeurs de l’historicisme, il apporte un argumentaire charpenté et décisif.


[1] « Nous n’avons pas fait l’hypothèse que la théorie quantique, à l’inverse de la physique classique, est essentiellement une théorie statistique dans le sens que, de données exactes, on ne peut tirer que des conclusions statistiques. Une telle hypothèse est réfutée, par exemple, par les expériences bien connues de Geiger et de Bethe. Cependant, dans la formulation forte de la loi de la causalité : « Si l’on connaît exactement le présent, on peut prédire le futur », ce qui est faux est non la conclusion, mais bien plutôt la prémisse. Par principe, on ne peut pas connaître le présent dans tous ses détails. (…) Au vu du lien étroit entre le caractère statistique de la théorie quantique et l’inexactitude de toute observation, on pourrait penser que derrière l’univers statistique de l’observation règne un monde ‘réel’ caché, régi par la causalité. De telles spéculations nous semblent – et nous le soulignons expressément – infructueuses et dépourvues d’aucun sens. Car la physique se doit de se borner à la description formelle des relations entre observations » ? Heisenberg, Zeitschrift für Physik, 43, (1927), p. 197. Cité par P. SCHEURER Relations d’incertitude de Heisenberg et déterminisme géométrique, Séminaire de Philosophie et Mathématiques, 1977, fascicule 3, p. 10.

[2] Karl Popper, L’Univers irrésolu, Hermann, 1984, p. 68.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Contrepoints – Le média libéral de l’IREF

L’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) est une association indépendante, sans but lucratif, financée uniquement par des dons privés.

Faites un don et soutenez un journal 100 % libre, libéral et sans subvention publique.

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.