Lauréat du Prix Turgot en 2002 pour le « Commerce des promesses au Seuil » (dans lequel il pressentait, parmi les premiers, l’éminence d’une crise financière mondiale), Pierre Noël Giraud est resté un économiste médiatiquement discret comme savent l’être les grands, à l’instar de Jean Tirole.
Ces parutions n’en sont que plus attendues.
Lauréat du Prix Turgot en 2002 pour le « Commerce des promesses au Seuil » (dans lequel il pressentait, parmi les premiers, l’éminence d’une crise financière mondiale), Pierre Noël Giraud est resté un économiste médiatiquement discret comme savent l’être les grands, à l’instar de Jean Tirole.
Ces parutions n’en sont que plus attendues.
Dans ce nouvel essai, ses qualités reconnues de chercheur et de pédagogue viennent s’ajouter au regard « plein d’usage et raison » de celui qui peut se retourner sur son riche parcours et son expérience pour proposer « un bon usage de l’économie », pour contribuer à construire « une vie bonne », pour « tous les terriens » et combattre les excès d’inégalités.
En effet aux yeux de l’auteur, la « science économique » « auto-réalisatrice, moquée, faillie » s’est par trop appuyée sur une mode de mathématisation (l’auteur préfère la langue naturelle). Elle s’est éloignée ainsi de ses capacités réelles à dépasser les difficultés théoriques, les vraies questions et les faux débats, créant une forme d’impérialisme économique sans pouvoir rien prouver ni s’appuyer sur « aucune loi générale »……
Par-delà ces précautions l’auteur tire de ses analyses la conviction que la grande peur malthusiennne d’une incapacité de notre mère, la terre, à nourrir à l’horizon du XXIème siècle, 10 milliards d’humains, est infondée : d’une part, l’autorégulation de la natalité avec l’élévation du niveau de vie fait que cette perspective est un pic et va déclencher une pente démographique descendante, inversant la courbe pour plonger à l’horizon du XXIIème siècle à quatre milliards d’habitants……. Et d’autre part, pour le court terme, les capacités d’inventivité de produits substituables pour l’alimentation et l’énergie et les aménagements potentiels des territoires permettront de supporter ce pic : ce qui conduit l’auteur à considérer que la vraie difficulté n’est pas celle de la ressource (quasiment inépuisable, contrairement à une idée reçue) mais du traitement de nos déchets qui menacent via la perturbation de l’écosystème, notre capital collectif. Ce qui nécessite des actions fortes et urgentes.
Mais le thème central de sa réflexion reste celui des inégalités et « de sa pire forme », l’inutilité car elle « enferme les hommes dans des trappes dont il est impossible de sortir ».
Comme il l’avait déjà montré dès 1996 avec « l’inégalité du monde » bien avant Piketty (qui en réalité ne traite que d’un des aspects des inégalités croissantes, celle des revenus), l’auteur se focalise sur le développement avec la mondialisation du nombre « d’hommes inutiles »….. pour eux-mêmes et pour les autres…….
La triple globalisation, des firmes, du numérique et de la finance, met en concurrence les catégories d’actifs : les Nomades, que les Etats s’efforcent de fixer sur leurs sols pour leurs revenus élevés, et les Sédentaires, qui apportent au plan local des services non délocalisables mais dépendants de la « puissance nomade ». L’inutilité prospère lorsqu’interviennent des déséquilibres structurels entre ces deux populations soit parce qu’ils ne sont pas retenus (les nomades) soit parce que le poids des sédentaires progresse relativement trop fortement. L’émergence de ces hommes inutiles réduits à survivre dans une forme nouvelle de surexploitation et connaissant « une chienne de vie » n’est pas simplement une catastrophe sociale et morale mais aussi une aberration économique : par la mesure de la perte de valeur collective que ce capital humain inemployé sous tend.
L’auteur apporte ses éléments de réponse à cette situation complexe en préconisant de « penser autrement » nos politiques économiques pour fixer sur notre sol les emplois nomades, combattre les monopoles et s’épargner les tensions « de guerre civile » qui, ici et là, ont forme d’alternative.
C’est cette « utopie réaliste » à laquelle veut croire Pierre Noël Giraud, pour créer une société « minimalement juste » qui donne à chacun la vie « qu’il a raison de vouloir » comme le pensaient Rawls et Sen, et permettant ainsi de mesurer les degrés tolérables et efficaces des inégalités.
Eradiquer « l’homme inutile » apparaît sur bien des aspects, à l’issue de ce voyage passionnant, dans le monde de la globalisation, des inégalités et de l’instabilité que nous propose Pierre Noël Giraud, comme l’un des grands défis de notre Civilisation et se doit d’interpeler nos « hommes politiques ».
Dans ce combat, dont l’issue reste incertaine, même si ce n’est pas (encore ?) la fin programmée de l’espèce humaine et même si la capacité avérée de visionnaire de l’auteur peut inquiéter (comme l’irrémédiabilité d’un énorme crash financier mondial) par bonheur, nous sommes assurés de pouvoir compter sur (au moins) un « économiste utile » et précisément l’auteur de cet essai.
Il marquera durablement, et nous en sommes convaincus, par la puissance et la profondeur de ses analyses, la réflexion économique contemporaine.
Ce n’est pas le moindre de ses mérites.
Immanquable.
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