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dimanche 12 juillet 2026

La justice française manque-t-elle de moyens ?

Temps de lecture : 5 minutes

Lyhanna, collégienne de 11 ans portée disparue le 29 mai, a été retrouvée morte le 4 juin. La justice a mis près de 140 jours à traiter un dossier semblable, entre août 2025 et janvier 2026. Ce délai dramatique, dans une affaire impliquant un homme signalé à plusieurs reprises pour des faits sexuels sur mineurs, relance la question : la justice française manque-t-elle de moyens, ou souffre-t-elle surtout de dysfonctionnements plus profonds ? 

Le profil de Jérôme B, l’auteur présumé du crime, rend pour le moins suspect l’argument du manque de moyens : on comprend difficilement comment l’homme a pu passer entre les mailles du filet. En 2017, il avait fait l’objet d’un premier signalement pour avoir eu une relation avec une adolescente de 17 ans, alors qu’il en avait 32. En 2021, il a été licencié après une procédure disciplinaire liée à un « comportement inapproprié » envers une lycéenne. En 2022, il est visé par une plainte pour viol sur mineure de 15 ans, classée sans suite en mai 2024. D’autres plaintes ont depuis été déposées pour le même motif : en août 2025 par les parents d’une fillette de 10 ans, en avril 2026 (initialement contre X) par la mère d’une fillette de 11 ans pour des faits datant de 2023, et le 3 juin 2026 par le père d’une enfant placée par l’Aide sociale à l’enfance.

Une cascade de défaillances aux lourdes conséquences

Les défaillances de l’affaire Lyhanna en rappellent d’autres : en avril 2025, Agathe Hilairet, 28 ans, a été tuée par un multirécidiviste condamné deux fois pour viols et ayant bénéficié d’un aménagement de peine après 21 ans de détention. Il avait été libéré un an avant le meurtre. En janvier 2025, Élias, 14 ans, a été tué à coups de machette par deux mineurs connus pour des faits de violences répétées et faisant l’objet de plusieurs mesures éducatives. Le juge des enfants avait refusé un contrôle judiciaire au prétexte qu’ils avaient exprimé des regrets. En décembre 2024, Abass, 16 ans, a été tué lors d’une rixe. Tous les suspects avaient déjà été interpellés pour des faits de violences en réunion ; certains étaient sous contrôle judiciaire ou avaient été condamnés à de la prison avec sursis pour violences aggravées. En avril 2026, deux d’entre eux ont été remis en liberté. En septembre 2024, Philippine, 19 ans, a été violée et tuée par un homme condamné pour viol, sous OQTF, libéré d’un centre de rétention administrative après qu’un juge eut refusé une prolongation. Cette liste est hélas loin d’être exhaustive.

Des moyens moindres que dans bien d’autres pays européens

Pour Gérald Darmanin, ministre de la Justice, « ce n’est pas une question de moyens qui a empêché la chancellerie, les services publics en général de ne pas prendre des décisions dans ce cas précis (…). Le parquet d’Auch a connu un renforcement de moyens en septembre dernier suite, notamment, à une interpellation des parlementaires puisqu’un quatrième magistrat est arrivé et par ailleurs, on s’aperçoit que le process est lent et c’est plutôt cette lenteur qui est de notre responsabilité et peut-être le manque de priorisation ».

À première vue, la position du ministre est difficilement contestable : le budget de la justice est passé de 6,9 milliards d’euros en 2017 à 10,5 milliards en 2025, soit une hausse de 52 %. Selon le ministère, le nombre de magistrats et de greffiers devrait d’ailleurs augmenter respectivement de 28 et 23 % en 2027.

Cependant, comparée à ses voisins européens, la France est clairement sous-dotée : elle comptait 11,15 magistrats pour 100 000 habitants en 2024, contre une moyenne de 19,04 magistrats au sein de l’UE. Un rapport d’évaluation de la CEPEJ montre également qu’elle  dépense moins, avec un budget de 77,2 € par habitant contre 136,1 € en Allemagne, 100,6 € en Italie et 96,8 € en Espagne, et qu’elle se trouve sous la moyenne européenne (85,4 € par habitant).

C’est ce manque de moyens qui explique, pour Me François Roujou de Boubée, avocat des parents de Lyhanna, un tel retard dans le traitement de l’affaire ayant conduit à la mort de l’enfant. « J’ai été en audience ce matin et les dossiers qui ont été renvoyés l’ont été en novembre car le magistrat a estimé, à juste titre, qu’on ne traitait pas bien les dossiers à 23h quand on commence une audience à 8h30. » Des audiences à la Cour d’assises pour des affaires de viol durent parfois jusqu’à 4h du matin : « Il y a des centaines de plaintes, depuis 2025, pour viol ou agressions sexuelles au parquet d’Auch, et seulement un procureur. Vous trouvez ça sérieux ? ».

La justice en retard d’un siècle

Le sous-financement de la justice n’est certainement pas étranger aux dysfonctionnements qui l’affectent, mais pour certains professionnels du droit, c’est aussi une excuse commode. « Il y aurait eu six magistrats du parquet d’Auch, ce n’est même pas sûr que l’affaire aurait été mieux traitée », selon un ancien juge d’instruction.

La justice française ne semble toujours pas être entrée dans le XXIème siècle : le logiciel Cassiopée par exemple, utilisé pour traiter les affaires pénales, n’émet aucune alerte quand un nom apparaît dans plusieurs dossiers. Lesquels dossiers transitent encore souvent par La Poste, malgré les lois sur la dématérialisation des procédures judiciaires. C’est le cas dans la très grande majorité des transmissions de procédure, celle qui concerne Jérôme B., ayant ainsi mis un mois pour arriver sur le bureau de la procureure d’Auch. C’est aussi pourquoi, dans l’affaire Pelicot, le condamné n’a pas été interpellé plus tôt : le parquet n’a jamais reçu ou traité le courrier envoyé sans accusé de réception (!) par la police scientifique, signalant que l’ADN de M. Pelicot correspondait à celui qui avait été identifié dans une ancienne affaire de viol…

La justice pénale n’est pas une priorité

Une autre explication tient à la primauté de la justice financière, par définition plus lucrative pour l’État, sur la justice pénale. Une politique qui n’est probablement pas étrangère au sentiment de laxisme, partagé par la majorité des Français, en matière d’infractions pénales : 68 % d’entre eux estiment que la justice n’est pas assez sévère. Les chiffres du ministère de la Justice montrent qu’il ne s’agit pas que d’un « ressenti ». En 2024, 40,7 % des 94 831 peines de prison ont été aménagées ou converties pour éviter une incarcération. Près de 40 000 condamnés restent donc dans la nature. Car les prisons débordent : le taux d’occupation est de 135,9 % (environ 85 000 détenus pour 62 500 places), contre une moyenne de 95 % au sein de l’UE.

Une magistrature imperméable à l’autocritique ?

Me Gilles-William Goldnadel relève un problème d’une autre nature : les magistrats ne sont guère enclins à faire leur autocritique. Ils se montrent souvent assez imbus d’eux-mêmes et de leur pouvoir, un sentiment renforcé par l’immunité quasi totale dont ils jouissent. Rares sont les condamnations pour faute professionnelle. Un juge d’application des peines qui a libéré, malgré des risques avérés, un condamné ayant récidivé peu de temps après, ne sera probablement jamais sanctionné pour sa faute ; mais il sera sans pitié, lui ou l’un de ses pairs, pour un chef d’entreprise même débordé responsable de la mort d’un salarié pour n’avoir pas respecté une règle de sécurité. Me Goldnadel rappelle l’affaire du « Mur des cons » en 2013 : le parquet a tenté d’empêcher la condamnation du Syndicat de la magistrature, qui avait notamment affiché sur ce mur les photos de parents d’enfants assassinés, de jeunes filles violées et tuées par des récidivistes, dont les pères osaient militer en faveur du fichage génétique des délinquants sexuels.

Plus récemment, Stéphanie Bonhomme, la mère du jeune Élias assassiné par des mineurs multirécidivistes en 2025, a rapporté une attitude empreinte ce que l’on peut appeler de la morgue, si l’on en croit son récit : alors qu’elle demandait des explications sur les décisions qui avaient été prises, les magistrats lui auraient reproché de partir « en croisade » contre eux, elle se serait fait traiter de « victime écervelée » et de « populiste ».

Tous les magistrats ne sont certainement pas à mettre dans le même sac mais les récentes affaires ont mis en lumière des cas d’indifférence à la souffrance des victimes, voire d’incompétence, qui ne semblent pas rares. À cet égard, le témoignage de cet ancien gendarme est édifiant.

Le problème de la justice française n’est pas uniquement budgétaire. La France dépense parfois mal avant de dépenser peu. Une institution incapable de hiérarchiser les menaces, de moderniser ses outils et d’assumer ses erreurs restera inefficace, quels que soient les moyens supplémentaires qu’on lui accordera. Tant que l’État privilégiera la gestion bureaucratique au détriment de l’efficacité et de la responsabilité, les drames continueront d’alimenter la défiance des Français envers leur justice.

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16 réponses

  1. Licencié d’une société après Conciliation, Prudhommes, me voici en appel 14 affaires cet AM, donc un greffier a sorti les 14 dossiers, resumé pour le juge, normal. Mais 8 affaires ont été reporté et le greffier a remisé les dit dossiers en attendant un nouveau jugement’ mon affaire fût reportée 4 fois, Perte de temps !!!

  2. La durée moyenne de traitement d’un dossier par la justice française n’a pas varié depuis 20 ans. C’est bien la preuve que la justice ne manque pas de moyens, mais d’efficacité puisqu’elle arrive à absorber tous les dossiers en cours sauf les retards alors que ses moyens financiers ont considérablement augmenté.

  3. Elle manque surtout de moyens… intellectuels !
    – Supprimez les juges d’application de peines ça fera des juges en plus
    – Mettez des peines dissuasives au lieu de « proportionelles » et vous aurez moins de dossiers à traiter donc besoins de moins de moyens et moins de monde en prison.

  4. Notre Justice ressemble à notre ministère des Finances!
    Des tas de lois à dépoussiérer, de contraintes onéreuses et pesantes qui ralentissent les procédures et ne protègent que les droits des racailles… 
    Elle pêche beaucoup plus dans l’utilisation des ses moyens que par pauvreté !
    Lorsqu’il s’agit de condamner un ex Président de République (en haut du mur des cons) elle est capable de dépenser plus de 100 000 heures en investigations…

  5. la justice est rongée par le gauchisme, voilà le problème. Depuis Badinter elle considère les coupables comme les vrai victimes et les victimes comme des coupables. Il faut virer ces juges rouges, véritable ennemie de la société, construire des centaines de prison et y jeter pour longtemps tous ceux pourrissent le vie de millions de français. Et bien sur expulser des millions de migrants qui sont à la racine de ce problème.

  6. En aucun cas la justice , en elle même , ne manque de moyen . La justice en France souffre gravement de trois grands maux :
    – un manque total d’efficacité dû à une superposition de textes , règlements et lois qui lorsqu’ils ne se contredisent pas alourdissent considérablement les procédures . Tout cela mis entre les mains de fonctionnaires dont l’objectif premier n’est pas le résultat vite et ferme;
    – un refus absolu de la magistrature qu’on mette notre nez dans un cheminement qui relève plus de la politique plus que du droit et à l’intérieur duquel elle a organisé un système d’auto défense qui protège tout juge coupable d’erreur;
    – un refus plus absolu encore de se soumettre à l’avis du peuple , êtres supérieurs que sont ces messieurs installés dans un pouvoir qu’ils ont façonné dans leur intérêt.
    Je mets quiconque au défi de démontrer le contraire .

    1. Hélas comme la totalité des services publics l’exemple même de la Fainéantise et de la grande prétention Républicaine certes avant le milieu gauchiste caviar pas pas que, cela date de tous ces tares gauchistes de 68 qui ont élevé leurs enfants comme des malpropres irrespectueux qui ont tous les droits sans aucun devoir, le tout accéléré par cette culture des loisirs qui sont des mêmes origines.

  7. Merci Élodie d’aborder ces questions. Je partage tout à fait les avis de Gilles-William GOLDNADEL sur la situation actuelle de la Justice. C’est une véritable calamité mais il faut bien voir que le droit pénal existe depuis belle lurette mais n’est pas appliqué car les juges sont, pour une grande majorité, rouges ! Dès lors, la situation va continuer à se dégrader. Il faut renverser la table de la justice et remettre en place la peine de mort.

    1. Merci Monsieur pour votre commentaire
      Personnellement je ne suis pas du tout favorable à la peine de mort

      1. Chère Élodie,
        Comme vous vous en doutez, je respecte chaque point de vue et comprends votre position, mais lorsque vous voyez que les assassins d’enfants, les violeurs patentés s’en sortent avec un peu de prison, quand ils en font, ils recommencent à leur sortie.
        Les juges sont complètement à coté de la plaque et c’est pourquoi je pense qu’il faut renverser la table de la justice et remettre tout à plat ce qui veut dire nommer de nouveaux juges; le débat sur la peine de mort en fait partie. Le code pénal existe depuis la nuit des temps mais les juges ne l’appliquent pas !?
        Dès lors, sans mesures draconiennes, vous ne règlerez pas ce problème de fond, si urgent.

  8. Dans ce cas ce n’est pas le manque de moyen qui est en cause mais la procédure. On remarque que la profession fait bloc pour se dédouanner. Ils n’ont aucun remord d’avoir fait assassiner une gamine de 11 ans par leur incompétence!

  9. 1) En 1910, Charles Péguy écrivait:  » Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit.  » Or, en matière de justice, certains faits sont systématiquement censurés: soumettez un projet d’article à la rédaction d’un site juridique, il sera refusé.
    2) Vous raisonnez en mode  » justice 24 carats « : 99,99 % de justice pénale, et 0,01 % de justice civile. Or, le vrai ratio est 60 % pour la justice civile, et de 40 % pour la justice pénale.
    3) Jusqu’en 2011, la justice du deuxième degré (Cours d’appel) était gérée par 444 avoués pour toute la France: formation accélérée à la procédure des magistrats (qui « se tenaient à carreaux ! »); postulation obligatoire en matière civile, postulation facultative en matière pénale. Délai moyen d’audiencement: 9 mois (au-delà d’un an, le dossier était rappelé mensuellement). Frais de l’avoué, intégralement à la charge perdante; pour la partie gagnante, la prestation de son avoué était gratuite. 60 % des dossiers étaient traités à perte, 30 % à prix de revient, les 10 % restants compensant le reste. L’instruction, conclusions comprises, était exclusivement le fait des avoués, le dossier étant donné prêt à plaider à l’avocat.
    4) En 2012, les 444 avoués ont été expropriés quasi sans indemnité, et remplacés par 77.958 avocats, rémunérés en honoraires (donc par leurs clients); le délai d’audiencement est passé de 9 mois, à 5-6 ans.
    5) Surtout, à l’instar de la Nouvelle Calédonie, la responsabilité civile professionnelle des avocats est devenue un risque systémique: assistez à l’assemblée générale de n’importe quel barreau, le bâtonnier relate les derniers développements avant résiliation de la Compagnie MMA. Lorsque j’ai interpellé le Premier Président de la Cour de cassation, devant 300 étudiants, il s’est écrié:  » J’espère bien ne jamais me trouver dans cette situation! « 

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