Journal d'actualité libéral
|
mercredi 28 octobre 2026

L’atomisation des esprits. De la guerre entre citoyens à la servitude volontaire

Temps de lecture : 4 minutes

Les manifestations des 17 et 18 octobre derniers prétendaient faire converger les luttes. Pourtant, les invectives ont fusé : « ACAB », « tous des casseurs ! ». Le policier a été tenu pour responsable des violences imputées à son institution ; le manifestant a été assimilé à un casseur du seul fait de sa présence dans un cortège. Les actes de quelques-uns servent ainsi à mettre tous les autres en accusation : l’appartenance tient lieu de jugement.

Le débat public a cessé d’être une confrontation d’idées pour devenir une guerre d’appartenances. On ne réfute plus un argument, mais on disqualifie celui qui le porte : « raciste », « fasciste », « gauchiste », « réactionnaire ». L’accusation tient lieu de démonstration ; la contradiction offense l’identité. On ne cherche plus à avoir raison contre un argument, mais à avoir raison d’un adversaire.

L’idéologie ne dicte plus seulement ce qu’il faut penser, mais détermine ce qu’il devient possible de voir.

Jacques Ellul, dans Propagandes (1962), montrait comment la propagande modèle les représentations collectives au détriment du jugement critique. Les réseaux sociaux accentuent ce phénomène : leurs formats et algorithmes favorisent la réaction au détriment de la réflexion, si bien qu’une accusation y circule plus vite qu’une démonstration. À cette logique de l’immédiateté s’ajoute celle de l’appartenance idéologique : se reconnaître dans le « bon camp » dispense de douter, tandis que toute nuance devient suspecte et toute concession une trahison. Le slogan ne résume plus une pensée : il s’y substitue.

Dans ce contexte, l’idéologie ne sert plus seulement à interpréter le monde, mais à se protéger de ce qui pourrait ébranler nos convictions. Son emprise se mesure à ce qu’elle interdit de reconnaître. Lorsqu’une manifestation dégénère, certains justifient les destructions au nom de la révolution tout en reprochant aux médias de les montrer. À l’inverse, d’autres réduisent toute mobilisation aux violences de quelques-uns, en feignant d’ignorer les revendications pacifiques. Chaque camp protège son récit, excusant d’avance les actes des siens et condamnant systématiquement ceux de ses adversaires. Ainsi, l’idéologie ne dicte plus seulement ce qu’il faut penser, mais détermine ce qu’il devient possible de voir.

Cet aveuglement affecte aussi la manière d’identifier les responsabilités politiques. À force de désigner des ennemis idéologiques, on risque de perdre de vue les centres de décision qui conditionnent les choix collectifs. Or ceux-ci ne coïncident pas toujours avec les gouvernements contestés : les règles européennes encadrent des politiques nationales, tandis que les détenteurs de dettes souveraines pèsent sur les budgets des États.

Ces contraintes peuvent contribuer à expliquer pourquoi, depuis vingt ans, des mobilisations massives peinent à infléchir certaines orientations politiques et économiques. Comment contraindre un gouvernement à changer de cap quand une partie des leviers lui échappe ? On manifeste contre ceux qui gouvernent, sans toujours pouvoir atteindre ceux qui conditionnent leurs décisions.

Dès lors que la contestation ne parvient plus à peser sur les centres de pouvoir, la colère risque de se retourner contre des adversaires plus accessibles : salariés du privé contre fonctionnaires, actifs contre retraités, banlieues contre centres-villes, bobos contre prolos. Des difficultés complexes deviennent des griefs entre voisins, effaçant les véritables responsabilités derrière la désignation de boucs émissaires.

Les uns excusent la violence au nom de la justice ; les autres tolèrent l’arbitraire au nom de l’ordre.

À la contestation politique se superpose alors une guerre horizontale. Les citoyens s’épuisent à s’affronter et perdent la capacité de constituer un contre-pouvoir commun. Ces conflits peuvent ainsi déchirer la société sans ébranler l’ordre établi : la colère se disperse horizontalement, tandis que le pouvoir continue de s’exercer verticalement. Les solidarités se défont et la société se tribalise à mesure qu’elle s’atomise.

Cette fragmentation met en danger jusqu’à l’idée même de liberté. Lorsque l’adversaire devient un ennemi, ses droits cessent d’apparaître comme la garantie des nôtres. Les uns excusent la violence au nom de la justice ; les autres tolèrent l’arbitraire au nom de l’ordre. Chacun accepte plus facilement une restriction dès lors qu’il se croit à l’abri de ses conséquences. Le principe universel cède alors devant la loyauté au camp.

Montesquieu écrivait, dans De l’esprit des lois (1748), qu’« il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». Mais les contre-pouvoirs institutionnels ne suffisent pas si les citoyens renoncent à défendre les libertés communes. En réclamant l’interdiction de manifestations, la censure de discours ou la dissolution de partis politiques au seul motif de leurs idées, alors même que leurs activités sont licites, ils contribuent à légitimer des pouvoirs de répression qui pourront demain se retourner contre eux. Car une fois reconnu à l’État le droit de faire taire des opinions jugées indésirables, qui décidera de ce qui peut encore être dit ou contesté ? Le paradoxe est là : on peut manifester contre le pouvoir tout en contribuant à étendre son emprise.

L’intolérance n’est pas la seule voie qui mène à ce consentement. La peur peut également conduire les citoyens à accepter des restrictions auxquelles ils seront eux-mêmes soumis. Giorgio Agamben, dans État d’exception (2003), souligne ainsi le risque que l’urgence rende admissibles des mesures qui ne le seraient pas en temps ordinaire. Le couvre-feu en donne un exemple : au nom de la sécurité, chacun peut se voir interdire de circuler. Même temporaire, une telle mesure peut banaliser l’abandon de libertés au nom du danger.

Tocqueville avait décrit, dans le second volume de De la démocratie en Amérique (1840), comment l’isolement des individus favorisait l’expansion d’un pouvoir tutélaire. La liberté suppose au contraire des citoyens capables de dépasser leurs désaccords pour limiter collectivement l’autorité. Des individus divisés, même indignés, ne forment pas un contre-pouvoir.

La dérive autoritaire ne commence donc pas toujours lorsque le pouvoir réduit ses opposants au silence. Elle progresse aussi lorsque les citoyens lui demandent de faire taire leurs adversaires ou consentent à sacrifier leurs propres droits au nom de la sécurité. Qu’ils cherchent à exclure l’autre ou à se protéger du danger, ils peuvent devenir les artisans de leur propre servitude.


 Anne Frémaux est agrégée de philosophie et docteure en philosophie politique

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

Recevez Contrepoints, le journal d'actualité libéral

Abonnez-vous gratuitement à notre journal d’actualité libéral. Recevez tous les matins une analyse libérale de l’actualité que vous ne trouverez nulle part ailleurs.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Contrepoints – Le média libéral de l’IREF

L’IREF (Institut de Recherches Économiques et Fiscales) est une association indépendante, sans but lucratif, financée uniquement par des dons privés.

Faites un don et soutenez un journal 100 % libre, libéral et sans subvention publique.