Piketty est sans doute vexé du succès Zucman. Pour revenir dans la course, il a inventé un impôt sur le patrimoine plus fou encore que celui de son élève… et encore plus stupide si tant est que cela soit possible.
Sur son blog, le 20 octobre 2026, Thomas Piketty suggère que la gauche propose d’une part l’adoption par référendum d’un impôt exceptionnel au taux de 50% sur les enrichissements supérieurs à 100 millions d’euros entre 2017 et 2027, et d’autre part un impôt annuel et permanent aux taux de 5% sur les patrimoines supérieurs à 100 millions et 10% au-delà de 1 milliard. Les recettes, dit-il, seraient de l’ordre de 800 milliards d’euros (400 milliards pour la composante exceptionnelle et 400 milliards en 10 ans pour la composante permanente), soit environ 30% du PIB.
Piketty s’inspire de l’impôt de solidarité nationale (ISN) adopté par l’ordonnance du 15 août 1945. Celui-ci prévoyait une imposition des patrimoines déclarés en juin 1945 à des taux grimpant jusqu’à 20% et une autre, sur l’enrichissement des particuliers durant la seconde guerre mondiale, à un autre taux progressif jusqu’à 100%. Sauf qu’il n’a rapporté qu’environ 3% du PIB, ce qui serait l’équivalent d’environ 100 Md€ d’aujourd’hui au lieu des 400 Mds€ annoncés à ce titre par Piketty. Son nouvel impôt paraît très surévalué
Un impôt juridiquement mal ficelé
Cet impôt rétroactif a pu passer dans la confusion politique et juridique de l’année 1945. Il n’existait pas encore d’institution chargée du contrôle de constitutionnalité des lois comparable au Conseil constitutionnel. Depuis lors, si la jurisprudence actuelle ne pose pas une interdiction générale de la rétroactivité des lois fiscales, elle en limite la portée au nom de la sécurité juridique, de la garantie des droits et de la protection des biens des contribuables. S’appuyant notamment sur la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, le Conseil constitutionnel admet une certaine rétroactivité de la loi fiscale sous réserve qu’elle soit justifiée par un motif d’intérêt général suffisant, ce que ne saurait être le seul rendement attendu : « un tel motif, exclusivement financier, ne constitue pas un objectif d’intérêt général suffisant » (décision n° 2013-682 DC du 19 décembre 2013). Il est au surplus fort douteux qu’un impôt sur la fortune puisse être admis par la Cour de cassation de manière pérenne sans que soit préservé un juste équilibre entre l’intérêt général et la protection des biens du contribuable, notamment par un plafonnement de l’impôt en fonction de la capacité contributive du contribuable, en respect de l’article 1er du protocole n° 1 à la CEDH (cf. arrêt du 2 décembre 2020, n° 18-24.055).
Au surplus, cet impôt sur l’enrichissement passé risquerait d’être très arbitraire. L’évaluation de l’accroissement de patrimoine entre 2017 et 2027 prendrait-il en compte l’inflation ? Comment seraient gérées les transmissions à cause de mort ou par voie de donation intervenues ? Les droits de transmission payés dans l’intervalle seraient-ils déductibles de l’impôt pour éviter l’impôt sur l’impôt ? Le patrimoine cumulé des 500 premières fortunes professionnelles françaises atteignait 1 228 milliards d’euros en 2024, mais seulement 1 076 milliards d’euros en 2026. Si après 2027, la valeur de ces fortunes diminue, l’impôt indument payé sera-t-il restitué ?
L’impôt deviendrait du vol
Au taux de 10% par an de prélèvement sur son patrimoine, un milliardaire aurait tôt fait de perdre toute sa fortune, surtout après un premier impôt de 50% de son enrichissement entre 2017 et 2027. Il ne pourrait pas payer ses impôts avec ses revenus et serait donc contraint de céder à l’Etat ses actions, que Piketty prévoit de placer dans un fonds souverain. L’Etat, d’expérience, serait globalement plus malhabile à la gestion de ces fonds que les entrepreneurs qu’il aurait exproprié sans frais. Mais ceux-ci auront vite compris qu’ils vont perdre tout leur patrimoine et ils n’hésiteront pas à fuir la France au risque de tout lui abandonner pour reconstruire d’autres entreprises ailleurs. Ils voteront avec leurs pieds.
Une étude de Christine Blandhol, publiée par l’université de Princeton le 10 novembre 2025, analyse la réforme norvégienne de 2022 qui a fait passer le taux d’imposition sur la fortune de 0,85 % à 0,95 % et créé une tranche à 1,1 % au-delà de 20 millions de couronnes. Le taux d’émigration des ménages concernés est alors passé de 0,2 % à plus de 2 %, dont 40 % d’entrepreneurs. Les entreprises dont les propriétaires sont partis ont enregistré en moyenne une baisse de 12,6 % de leur chiffre d’affaires. À long terme, C. Blandhol estime que l’assiette de l’impôt sur la fortune pourrait diminuer de plus de 80 % et la production globale de 1,3 %. On peut imaginer l’effet négatif avec des taux de 5 à 10% ! Non seulement ce nouvel impôt Piketty ne sera pas productif mais il risque d’être négatif. D’autant qu’il cassera le tissu industriel et commercial français, fera baiser le PIB, augmentera le chômage…
Piketty méconnaît que riches et pauvres s’enrichissent ensemble. Selon l’Insee, en 2022 les 10 % de Français les plus modestes percevaient la même fraction de l’ensemble des revenus qu’en 1996 tandis que celle des 10 % les plus riches est passée de 22,2 % en 1996 à 24,4 % du revenu national en 2022. L’augmentation de leur part du revenu national est donc réelle, mais modeste. Le revenu national en monnaie constante a augmenté de 42 % en France de 1996 à 2022. Le revenu national net par habitant calculé en dollars constants par la Banque mondiale est passé en France de 25 223 en 1996 à 31 681 en 2021, soit une augmentation réelle par habitant, hors inflation, de 25,6 %. Le revenu disponible brut et son pouvoir d’achat n’ont donc pas cessé d’augmenter, significativement, même pour les 10 % des Français les plus modestes dont la part en pourcentage du revenu national est restée stable. Selon l’Insee (pp 78 et 79) entre 1960 et 2023, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut a été multiplié par 5,3, et de 3,2 par unité de consommation. Le patrimoine de toutes les catégories de ménages a augmenté significativement, pas seulement celui du décile le plus riche.
Mais ce que veut Piketty, c’est d’abord manifester sa haine idéologique et égalitariste, quand bien même cette égalité ne s’établirait que dans la pauvreté de tous.
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