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lundi 26 octobre 2026

L’hyper-individualité comme fait providentiel

Temps de lecture : 4 minutes

L’individualisme est souvent présenté comme une doctrine, voire comme un caprice de modernes. C’est une erreur de catégorie : l’individualité est d’abord un fait biologique, mesurable, et qui ne cesse de croître. Ni la génétique, ni le cerveau, ni l’économie numérique ne produisent des hommes interchangeables et toute organisation politique qui les traite comme tels travaille contre la nature même de son objet.

L’individualité, dans l’espèce humaine, est absolue. Je ne parle pas ici seulement du visage ou de l’empreinte digitale. Scientifiquement, aucun individu n’a la même couleur de peau, parce que l’irrigation sanguine et ses nombreux paramètres font varier les teintes, et parce que l’épiderme modifie la manière dont la lumière est diffusée ou absorbée. Aucun n’a le même timbre de voix, parce que la longueur, l’épaisseur, la tension et la composition exacte des muqueuses des cordes vocales diffèrent d’un individu à l’autre, comme varient aussi le pharynx, la cavité buccale, les fosses nasales, les sinus et la structure osseuse du crâne, employés pour produire du son.

L’individu est le produit de l’ADN, aux variations virtuellement infinies – de l’ordre de 70 000 milliards de combinaisons par couple – sans compter les recombinaisons entre chromosomes, aux premiers moments de la vie intra-utérine. Au total, la naissance voit la création d’un enfant dans un « catalogue » d’une immensité époustouflante, qui est de l’ordre de l’indicible.

L’individu se construit aussi par ses expériences de vie. Or un réseau de 86 milliards de neurones et des centaines de milliers de milliards de connexions synaptiques promettent une individualisation extrême, après une création individuelle elle-même extrême.

Par conséquent, même si l’on imaginait, par jeu ou autrement, un clone atomique parfait créé à un instant donné, cette identité cesserait dès la seconde suivante. Leurs deux cerveaux enregistreraient des perceptions différentes selon leur position dans l’espace, qui ne pourrait pas être exactement la même, pour des raisons physiques évidentes. Assis l’un à côté de l’autre dans une salle, l’un serait davantage exposé à la lumière du soleil que l’autre, ou l’un se trouverait dans un courant d’air et l’autre non. Or il est physiquement impossible de recevoir une séquence d’informations unique sans que le cerveau ne se modifie lui aussi de façon unique.

La croissance de l’individualité

En plus d’être absolue, l’individualité dans l’espèce humaine va croissant. La démonstration vaut la peine d’en être faite. L’individualité, on l’a vu, dépend à la fois du génome et de l’interaction entre le génome et l’environnement. Or ces deux éléments fabriquent de l’individualité d’une manière sans cesse plus forte.

À la préhistoire, le « pool » génétique était beaucoup plus resserré, la variabilité bien inférieure. La croissance démographique a eu pour conséquence d’augmenter, en chaque localité, le nombre de combinaisons génétiques présentes simultanément. De plus, les groupes humains se sont ouverts à des « pools » génétiques nouveaux, longtemps demeurés cloisonnés et qui sont de vrais réservoirs de diversité. Au chiffre brut de 8 milliards de combinaisons uniques d’ADN, jamais atteint dans l’histoire, s’ajoute donc la variabilité créée par le brassage — la « mondialisation sexuelle », pardon pour le terme.

D’un autre côté, dans le lointain passé, les modes de vie, l’alimentation et les environnements étaient beaucoup plus homogènes pour un groupe donné, et les expériences, les sensations, avaient moins de variété. On allait chasser dans la grande forêt, puis on revenait, et on dormait ; et si l’on avait des loisirs, ils étaient peu nombreux, et toujours les mêmes.

Aujourd’hui, les sensations qui construisent notre individualité sont beaucoup plus variées, et elles s’ajoutent à la diversité de notre nature, déjà notablement plus grande. Les loisirs qui peuvent nous donner des sensations et des idées sont infinis, en même temps qu’ils tendent à se standardiser. Ils se standardisent à l’échelle du monde, mais se diversifient absolument, quantitativement. « Le jeu vidéo », « la musique » sont dits standardisés, mais la séquence exacte des expériences de tout individu donné est une combinaison mathématiquement unique au monde.

L’économie numérique, gouffre sans fin de l’individualité

L’économie numérique a encore accéléré le phénomène, en proposant des expériences illimitées en possibilité et en variabilité, du fait d’un coût de production quasi nul et d’un stockage gratuit ou presque. Ce fut l’affranchissement décisif de l’individualité : l’économie numérique a aboli la rareté des expériences, qui bridait jusque-là l’individualisation potentielle de l’humanité.

Dans le monde physique, la rareté impose en effet des compromis collectifs. Il faut construire un cinéma pour trois cents personnes, diffuser le même journal télévisé à vingt heures : la matière elle-même oblige à la moyenne. Avec l’économie numérique, la production tend vers l’infini et l’unicité statistique devient absolue : la probabilité que deux êtres humains consomment la même séquence de mille contenus numériques tend mathématiquement vers zéro. En accumulant des milliers de sensations particulières jour après jour, le cerveau de chaque individu devient une structure physique de plus en plus individuelle.

Un point de départ unique, une trajectoire unique

Avec 8 milliards d’individus vivant simultanément et un brassage génétique mondial sans précédent, le nombre de combinaisons d’ADN uniques actives en même temps n’a jamais été aussi vaste. De plus, la variété quasi infinie des sensations possibles, tirées de nos différents sens, façonne des individus d’une singularité physique de plus en plus absolue.

Aujourd’hui, l’individualité est un fait biologique tout à fait évident, indéniable, dès la vie intra-utérine. Le point de départ est unique, et de plus en plus unique. La trajectoire est unique, et de plus en plus unique. Ce n’est pas une doctrine, c’est une donnée ; et toute organisation politique qui prétend traiter les hommes comme interchangeables travaille contre la nature même de son objet.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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