Pour le cercle réduit des Français qui comprennent les principes de la liberté et qui entretiennent pieusement la mémoire des auteurs qui ont servi cette cause, Alexis de Tocqueville fait figure d’auteur classique, aux thèses ambivalentes, mais sympathiques. Il s’en faut de beaucoup toutefois pour que l’Université accepte aussi tranquillement son héritage. Pour les chercheurs qu’animent une haine profonde pour le libéralisme, l’examen ne peut être innocent et il se transforme immédiatement en procès. Patiemment construite ou reconstruite aux XIXe et XXe siècle, la réputation de Tocqueville aura connu récemment de grandes évolutions. L’énergique témoin du racisme américain s’est transformé en esprit rabougri, incapable de comprendre le monde en dehors de son petit schéma de pensée eurocentriste. Le grand penseur de la démocratie ne serait qu’un aristocrate, qui au fond déteste le peuple. Ses prophéties, de même, sont jugées de peu de valeur, par ceux qui refusent d’ouvrir les yeux sur les maux de l’étatisme qu’il a justement analysés.
À dire vrai, Tocqueville n’est pas le penseur le moins énigmatique du courant libéral. Défenseur de la religion sans être personnellement dévot, mauvais connaisseur des théories économiques qui fondent le marché libre, et adepte de la colonisation quoique avec des nuances, il ne fait pas partie de la frange anti-religieuse, anticoloniale, et économique, qui passe (à tort ou à raison) pour dominante.
Pour se sortir des difficultés inhérentes à son œuvre, et répondre aux critiques qui l’entourent, il faut des guides et des juges sûrs.
Dans un ouvrage complet, qui vient d’être traduit en français, María José Villaverde Rico, historienne des idées politiques, a entrepris d’examiner le cas Tocqueville, sans parti pris. Au milieu des passions qui animent les divers camps qui se partagent la mémoire de Tocqueville, elle apporte une sincérité bienvenue.
Dans une série de chapitres, l’auteur examine les apparentes contradictions de Tocqueville, et dresse son héritage vrai. En Amérique, est-il vraiment le spectateur patient de l’éradication des indigènes, ou un chaud avocat de leur cause ? En visite sur des plantations, puis au milieu des luttes pour l’abolition de l’esclavage, puis dans sa correspondance avec Gobineau, est-il anti-raciste, ou raciste au fond du cœur ? Enfin, l’Algérie lui fournit-elle l’occasion de renier les idéaux de la Démocratie en Amérique, ou un terrain nouveau où en faire une application raisonnée, autant que possible ?
L’analyse dépassionnée de Mme Villaverde met en lumières quelques vérités historiques utiles. Le tableau des adversaires de Tocqueville et du libéralisme, à l’évidence, a été volontairement noirci. En Amérique, la sensibilité de Tocqueville est réelle, et dans le domaine des idées il n’est pas convaincu par l’idée de différences raciales incompressibles, fondement d’un pouvoir naturel ; au moindre examen on voit qu’il la repousse. Les recommandations pratiques qu’il émet pour l’administration de l’Algérie sont aussi parfaitement conformes à ses doctrines libérales. Là-bas, comme partout, il souhaiterait, dans la mesure du possible, les protections de l’État de droit, la décentralisation, la liberté humaine.
Pour mieux atteindre les critiques extravagantes qui sont portées contre Tocqueville, Mme Villaverde demande qu’on le juge d’après son temps et d’après son milieu. Il y a de la vérité, mais aussi un excès de sensibilité, je crois, dans cette exigence. Ainsi, les termes parfois durs qu’il emploie pour parler des Indiens ou Noirs d’Amérique, ou des Arabes d’Algérie, ne sont pas nécessairement à blâmer, par exemple, et on peut les tenir pour des expressions scientifiques, donnant du réel une analyse justifiée. Dans notre confort, les tableaux de saleté et d’odeur, d’ignorance et de médiocrité, ne nous intéressent pas, et nous les rapportons à du racisme. De l’universitaire qui critique, ou de l’auteur classique qui a étudié, n’ayons pas peur de reporter le blâme du second au premier.
Mme Villaverde explique finalement les rapports historiques entre le libéralisme et l’impérialisme comme une sorte de chute. « Il ne faut pas parler d’un libéralisme « impérialiste » », écrit-elle, « mais d’un « impérialisme » libéral qui s’est approprié à son début des valeurs de la théorie libérale, mais s’en est ensuite éloigné et les a finalement repoussées. Il serait donc faux de dire que le libéralisme a trahi ses propres postulats et s’est allié à l’impérialisme, car c’est en fait l’impérialisme qui, à l’origine, a soutenu les principes libéraux. » Je dois à la vérité de dire que je ne suis pas convaincu par cette conclusion !
Peut-être qu’après avoir fait trop d’honneur à certains historiens, qui accusent le libéralisme sans le connaître, et qui résument cette tradition de pensée à Locke, John Stuart Mill, Tocqueville et quelques autres, Mme Villaverde fait l’erreur de les suivre dans une vision étriquée de l’histoire du libéralisme, particulièrement français. D’abord, le colonialisme ne saurait être une contradiction de Tocqueville, car c’est une conviction fréquente chez les libéraux du XIXe siècle, y compris les plus avancés. Sur tous les continents, y compris en Europe, Gustave de Molinari par exemple était l’adepte de « l’expropriation pour cause de civilisation », visant à mettre le monde entre les mains de ceux qui seraient capables d’en tirer parti. De même, Paul Leroy-Beaulieu n’admet pas que des continents entiers restent le partage de peuples enfants, qui n’ont fait aucune découverte, aucun progrès, et qui ne peuvent s’élever que par une tutelle extérieure. En revanche, Frédéric Bastiat s’est toujours opposé avec vigueur au colonialisme, et il n’était pas le seul !
Certains défenseurs du libéralisme préfèrent l’utilité à la justice ; d’autres sont simplement des pragmatiques ; une poignée semble suivent le courant, sans savoir au fond ce qu’il faudrait faire. Mais Mme Villaverde a raison de singulariser Tocqueville, et de signaler en particulier que chez lui les préoccupations économiques comptent peu. Son colonialisme est-il donc le signe d’une chute historique, passagère et cependant aussi hésitante, du libéralisme dans le colonialisme ?
Chez Tocqueville, cependant, le colonialisme n’est pas une théorie politique ou économique. Mme Villaverde a raison de ne pas faire cette confusion. Je me demande si chez lui ce n’est pas, plutôt qu’une chute dans le mouvement intellectuel du temps, une « rechute » dans la façon de penser des premiers temps de l’histoire de l’humanité, quand les intérêts des nations étaient naturellement antagonistes. Avant l’ère du commerce élargi et de la petite industrie, en effet, la concurrence se produisait par la guerre, et la production elle-même était une violence : bien avant de transformer pacifiquement des matières premières, l’homme a tiré sa subsistance de la chasse et de la pêche, c’est-à-dire qu’il détruisait sans produire. Tocqueville est l’héritier de cette classe d’hommes qui vivaient de la domination politique et de la guerre, c’est-à-dire, encore une fois, qui ne produisaient pas. Lui-même eut des répulsions d’instinct et blâma beaucoup ses deux plus proches amis, Gustave de Beaumont, quand il devint un peu agriculteur, et plus encore Louis de Kergorlay, quand il fut clair qu’il faisait carrière dans l’industrie.
Le colonialisme de Tocqueville, de ce point de vue, serait une forme d’« atavisme », la survivance d’une mentalité conflictuelle que le libéralisme avait pour projet de remplacer. On ne la comprend aujourd’hui qu’en nous reportant aux conditions économiques et sociales du passé, comme Mme Villaverde, justement ici, le demande. Aujourd’hui, Colbert ne ferait pas du colbertisme, mais quelque chose d’autre. Que ferait Tocqueville ? Je me plais à penser que ce prophète de la modernité ne resterait pas en arrière, qu’il ferait moins de place au pouvoir et à la violence, et plus de place au contrat et à l’échange libre ; enfin, qu’il pousserait à des applications nouvelles de la liberté, que nous-mêmes nous traitons d’audace ou d’utopie.
bah ne vous inquiétez pas… écouter critiquer Tocqueville par les apôtres de Pol-Pot, Sartre et Khomeiny a quelque chose de risible ! N’omettons jamais de rappeler à ces intellos de gauche qui font la fine-bouche d’où ils viennent intellectuellement. Victor Hugo et Jules Ferry étaient de fieffés racistes. Vacher de Lapouge, le théoricien du racisme et de l’eugénisme, était marxiste et athée… A part ça, j’ai toujours trouvé Tocqueville sympathique mais ambivalent. Il serait aujourd’hui « social-libéral »… il représente parfaitement ces élites d’ancien régime passées à la social-démocratie. Les fermiers généraux sont devenus hauts-fonctionnaires ou capitalistes-de-connivence, et continuent de vivre de l’état et de l’administration de clientèles. Après la décolonisation, ils ont recréé le rapport colonial en métropole et en Union Européenne. Ceci-dit, sur le front libéral, il est important de défendre la mémoire de Tocqueville.
on lira avec plaisir vos arguments… à part ça, en matière de complotisme, de Rousseau et Marx à Sartre et Mélenchon, je pense que la gauche nous donne un bel exemple ah ah !… Le « complot bourgeois » contre le peuple etc.
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4 réponses
bah ne vous inquiétez pas… écouter critiquer Tocqueville par les apôtres de Pol-Pot, Sartre et Khomeiny a quelque chose de risible ! N’omettons jamais de rappeler à ces intellos de gauche qui font la fine-bouche d’où ils viennent intellectuellement. Victor Hugo et Jules Ferry étaient de fieffés racistes. Vacher de Lapouge, le théoricien du racisme et de l’eugénisme, était marxiste et athée… A part ça, j’ai toujours trouvé Tocqueville sympathique mais ambivalent. Il serait aujourd’hui « social-libéral »… il représente parfaitement ces élites d’ancien régime passées à la social-démocratie. Les fermiers généraux sont devenus hauts-fonctionnaires ou capitalistes-de-connivence, et continuent de vivre de l’état et de l’administration de clientèles. Après la décolonisation, ils ont recréé le rapport colonial en métropole et en Union Européenne. Ceci-dit, sur le front libéral, il est important de défendre la mémoire de Tocqueville.
Blablabla de libertarien complotiste. C’est que » libertarien » ça rime avec « ne sert à rien » ( rigolade dans le public, très réduit ).
on lira avec plaisir vos arguments… à part ça, en matière de complotisme, de Rousseau et Marx à Sartre et Mélenchon, je pense que la gauche nous donne un bel exemple ah ah !… Le « complot bourgeois » contre le peuple etc.
Et les 80 millions de morts de ton idéologie, ils ont servi à quoi?