Pendant deux décennies, la presse française a traité le nucléaire par la défiance et les énergies renouvelables par l’enthousiasme. Un déséquilibre documenté, aux conséquences bien réelles sur les choix politiques du pays.
La France produit près de 70 % de son électricité grâce au nucléaire. L’éolien et le solaire n’en fournissent encore que 15 %. Pourtant, à s’en tenir à la couverture médiatique des vingt dernières années, c’est presque l’inverse : l’atome a été traité comme un fardeau, les énergies renouvelables comme une promesse. Ce paradoxe n’est pas une impression subjective. Il est désormais mesuré.
Une asymétrie documentée sur 34 000 articles
Une étude portant sur 34 000 articles publiés entre 2005 et 2022 dans Le Monde, Le Figaro, Les Échos et Libération révèle un écart frappant : entre 75 % et 90 % des articles consacrés au nucléaire adoptent un ton négatif ou, au mieux, neutre. Dans le même temps, 40 % à 70 % de ceux traitant des énergies renouvelables sont résolument positifs.
Le résultat est contre-intuitif : plus une technologie est centrale dans le mix électrique français, plus elle est dénigrée ; plus elle est marginale, plus elle est célébrée. La hiérarchie médiatique est à l’inverse de la hiérarchie énergétique.
Deux catastrophes comme horizon mental
La trajectoire est en grande partie lisible dans l’histoire récente. Depuis Tchernobyl en 1986, et plus encore depuis Fukushima en 2011, le nucléaire a été réduit, dans l’imaginaire collectif, à ses risques extrêmes. Chaque panne, chaque retard de chantier — comme ceux des réacteurs EPR de Flamanville ou d’Olkiluoto — a fait l’objet d’une couverture ample, tandis que les atouts du parc passaient systématiquement au second plan.
Or ces atouts sont substantiels, et les chiffres récents les attestent. En 2025, selon RTE, la France a produit 95,2 % de son électricité à partir de sources bas-carbone, atteignant un record historique. Ses exportations d’électricité — 92 TWh en 2025, un niveau record — ont permis d’éviter l’émission de 27 millions de tonnes de CO₂ chez ses voisins européens, principalement l’Italie et l’Allemagne. L’intensité carbone de la production électrique française est désormais l’une des plus faibles au monde, à 19,6 grammes de CO₂ par kilowattheure. Des chiffres rarement mis en avant dans le débat public.
Les renouvelables, exemptés de défauts ?
À l’inverse, les énergies renouvelables ont bénéficié d’un récit médiatique largement favorable, porté par l’idéal d’une transition écologique vertueuse. Leurs succès — fermes solaires en expansion, parcs éoliens — ont été amplement relayés. Leurs contraintes structurelles, beaucoup moins.
Ces contraintes existent pourtant.
L’intermittence de la production éolienne et solaire impose de maintenir en parallèle des capacités de production pilotables, mobilisables à la demande. En France, cette intermittence conduit à mobiliser des réacteurs nucléaires comme outils d’équilibrage du réseau — une réalité technique peu connue du grand public. Le déploiement massif de ces équipements dispersés sur l’ensemble du territoire suppose par ailleurs un renforcement colossal des réseaux électriques, dont l’ampleur reste largement sous-estimée.
– RTE a présenté en février 2025 un plan stratégique de 100 milliards d’euros d’investissements d’ici 2040 pour moderniser le réseau de transport haute tension — dont 37 milliards consacrés au seul raccordement de l’éolien en mer. :
– Enedis a annoncé un programme de 96 milliards d’euros sur la période 2022-2040 pour adapter le réseau de distribution, en grande partie afin d’absorber l’afflux des énergies renouvelables intermittentes. Au total, ce sont donc près de 200 milliards d’euros que RTE et Enedis devront investir dans les réseaux d’ici à 2040 — un montant validé dans ses grandes orientations par la Commission de régulation de l’énergie (CRE).
Une facture gigantesque qui se répercutera inévitablement sur les consommateurs, via la hausse des tarifs d’acheminement.
Enfin, la dépendance industrielle à la Chine, qui contrôle environ 80 % de la production mondiale de panneaux photovoltaïques, et les terres rares matériaux stratégiques pour les turbines d’éoliennes notamment offshores, pose de sérieuses questions de souveraineté que la presse grand public n’évoque que rarement.
2022 : la résilience passée sous silence
La crise énergétique de 2022 a mis ce biais en lumière de façon éclatante. Alors que l’Europe tremblait sous la menace de pénurie de gaz consécutive à la guerre en Ukraine, la France a globalement tenu, en partie grâce à son parc nucléaire. Pourtant, le traitement médiatique de l’épisode a souvent insisté sur les difficultés — arrêts de réacteurs pour maintenance, tensions sur les prix — plutôt que sur la résilience du système électrique.
L’exemple allemand mérite d’être rappelé à cet égard. Berlin a engagé des investissements massifs dans les énergies renouvelables depuis le lancement de l’Energiewende au début des années 2000. Résultat : selon Eurostat, les ménages allemands payaient 0,394 €/kWh en 2024, soit près du double du tarif français (0,195 €/kWh), et les prix les plus élevés d’Europe. Le pays a en outre dû rouvrir et construire des centrales à charbon pour compenser l’intermittence de sa production verte. Un bilan qui reste peu relayé en France, où la « transition à l’allemande » est encore trop souvent citée en exemple.
Des choix politiques orientés par ce récit
Ce déséquilibre médiatique n’est pas sans conséquences. Relayé et amplifié par de puissants lobbys industriels, il a contribué à façonner un débat public biaisé, qui a orienté à son tour les choix stratégiques de l’État. La Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE3), publiée par décret au Journal officiel le 13 février 2026 par le gouvernement Lecornu, en porte la marque.
Le texte affiche des ambitions nucléaires : il mentionne la construction de six nouveaux EPR et marque un coup de frein sur l’éolien terrestre et le photovoltaïque.
Mais cette apparence favorable dissimule un mécanisme pervers.
La PPE3 n’acte aucune décision d’investissement immédiate et contraignante pour le nucléaire — alors même que la construction d’un réacteur prend quinze à vingt ans. Dans le même temps, le déploiement des énergies renouvelables intermittentes, lui, se poursuit à un rythme soutenu : les parcs éoliens et solaires continuent d’occuper le réseau, d’absorber les financements publics et de structurer les choix d’infrastructures. Si bien que lorsque la France décidera véritablement de relancer le nucléaire à grande échelle, elle risque de se trouver devant un réseau saturé par l’intermittent. Le nucléaire sera une filière industrielle atrophiée faute de commandes continues, et en raison des délais impossibles à compresser. La PPE3 ne ferme pas la porte au nucléaire : elle se contente de la laisser entrouverte, tout en laissant les renouvelables envahir la pièce . C’est moins un choix assumé qu’un rapport indéfini, dont les conséquences se mesureront sur des décennies.
Un enjeu démocratique majeur
Depuis la guerre en Ukraine, le nucléaire retrouve progressivement une légitimité dans le débat public. On évoque désormais plus volontiers la souveraineté énergétique, la stabilité du réseau, la faiblesse des émissions de carbone. Des arguments qui, il y a encore cinq ans, peinaient à s’imposer dans l’espace médiatique.
Mais le poids de vingt ans de représentations ne s’efface pas en quelques mois. Et ses effets sont désormais inscrits dans les faits : un parc nucléaire vieillissant faute d’investissements suffisants, un tissu industriel affaibli, une dépendance accrue aux importations d’équipements étrangers, des coûts de réseau en forte hausse.
La France dispose, avec son parc nucléaire, d’un avantage comparatif exceptionnel en Europe : une électricité abondante, compétitive, stable et parmi les moins carbonées au monde. Cet avantage, progressivement grignoté par des années de politique énergétique mal éclairée, sera long et coûteux à reconstituer. Les décennies perdues d’un débat biaisé nous laisseront une facture durable.
La Programmation Pluriannuelle de l’Energie PPE3, risque de figurer parmi les erreurs énergétiques les plus coûteuses de la Ve République. Elle peut condamner la France à la régression et au déclin
Sources : RTE, Bilans électriques 2024 et 2025 (intensité carbone, exportations, émissions prévues) ; Eurostat, prix de l’électricité pour les ménages, 1er semestre 2025 ; Commission de régulation de l’énergie (CRE), investissements réseaux à l’horizon 2028 ; Décret n° 2026-76 du 12 février 2026, PPE3, Journal officiel. Étude de référence sur le traitement médiatique : analyse de 34 000 articles parus dans Le Monde, Le Figaro, Les Échos et Libération
Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
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9 réponses
il y a une erreur dans l’article parfaitement rédigé et documenté, déclaration du PDG Luc Rémond lors du conseil d’administration du 21 juillet 2025 « il ne faut plus que 70 mois pour construire un EPR2 avec 30 % de réduction des couts pour le 2° réacteur si construits par paire « , EPR2 qui n’a rien a voir avec le prototype EPR1 Flamanville 3 et ses péripéties politiques, administratives et techniques notamment l’accord électoral avec EELV de M Hollande en 2011 ;- réduction de la production nucélaire à 50 % et fermeture de 14 réacteurs – 2 ans après le premier coup de pioche pour Flamanville 3.
Et oui, seule la densité énergétique devrait être prise en compte . Bien évidement cela nécessite des précautions, sinon il faut compenser la faiblesse intrinsèque des technologies dites « douces » ! Mon boulanger a voulu alimenter son four électrique avec des éoliennes, ben les jours sans vent il ne fabrique rien…. il a complété avec des panneaux solaires, oui mais le matin le pain n’était pas prêt…. En sous estimant les besoins (nous avons des problèmes mentaux avec les ordres de grandeur, c’est humain), on arrive à des politiques « déconnectées » de la réalité. La peur et l’idéologie des bébés bisounours au pouvoir qui ont été relayés nous ont désarmé devant les besoins réels.
Ca fait bien longyemps que la collaboration l’emporte sur le bon sens et que la France ne tire plus aucun bénéfice de ses avantages comparatifs créé par une classe politique autrefois plus vertueuses.
Vos arguments sont néanmoins très pertinents et recevables dans le cadre d’un recours contre la PPE 3. Vous devriez les employer plus efficacement.
On me dit que Mam Michu n’est pas très contente qu’on enterre encore des déchets radioactifs dans son jardin en 2026 !
L’argument écologique a été dévoyé par des considérations politiques !
Nos escrologistes se sont acoquinés avec la gauche et LFI, la Tondelier parle plus de politique que de défense de la planète… raison pour laquelle je ne ressens que défiance et suspicion face aux discours écolos !
Cet engouement pour les éoliennes en particulier sera considéré par l’histoire comme la plus vaste fumisterie de notre siècle !
Il est certain que les journalistes, en très grande majorité de gauche à 85%, sont largement responsables du déclin de ce pays avec la propagande matraquée depuis des décennies!
L’intermittence de la production solaire et éolienne génère des variations de coût considérables à l’intérieur d’une même journée. Aujourd’hui samedi la France vend son MWh entre -36€ et + 110€.
Cette opinion anti nucléaire est très ancrée à gauche depuis plus longtemps encore. A ce titre, saluons le travail de Jankovici pour réhabiliter le nucléaire , son discours par ailleurs très décliniste , a permis de faire bouger les opinions de beaucoup de personnes de gauche sur le sujet, car c’est pour eux un interlocuteur crédible. J’ai pu le constater . L’opinion change dans tout le spectre politique.
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9 réponses
il y a une erreur dans l’article parfaitement rédigé et documenté, déclaration du PDG Luc Rémond lors du conseil d’administration du 21 juillet 2025 « il ne faut plus que 70 mois pour construire un EPR2 avec 30 % de réduction des couts pour le 2° réacteur si construits par paire « , EPR2 qui n’a rien a voir avec le prototype EPR1 Flamanville 3 et ses péripéties politiques, administratives et techniques notamment l’accord électoral avec EELV de M Hollande en 2011 ;- réduction de la production nucélaire à 50 % et fermeture de 14 réacteurs – 2 ans après le premier coup de pioche pour Flamanville 3.
Et oui, seule la densité énergétique devrait être prise en compte . Bien évidement cela nécessite des précautions, sinon il faut compenser la faiblesse intrinsèque des technologies dites « douces » ! Mon boulanger a voulu alimenter son four électrique avec des éoliennes, ben les jours sans vent il ne fabrique rien…. il a complété avec des panneaux solaires, oui mais le matin le pain n’était pas prêt…. En sous estimant les besoins (nous avons des problèmes mentaux avec les ordres de grandeur, c’est humain), on arrive à des politiques « déconnectées » de la réalité. La peur et l’idéologie des bébés bisounours au pouvoir qui ont été relayés nous ont désarmé devant les besoins réels.
Le vrai débat à avoir c’est la place de l’Etat ( et de lue!!!) plus exactement le ou les réseaux..
faut il un tarif national et pourquoi? par exemple… qui doit payer les frais de réseau?
et ensuite l’appartenance à une zone supposée de concurrence non faussée!!! car cela est contradictoire avec les aides publiques à l’électricité..
Ca fait bien longyemps que la collaboration l’emporte sur le bon sens et que la France ne tire plus aucun bénéfice de ses avantages comparatifs créé par une classe politique autrefois plus vertueuses.
Vos arguments sont néanmoins très pertinents et recevables dans le cadre d’un recours contre la PPE 3. Vous devriez les employer plus efficacement.
On me dit que Mam Michu n’est pas très contente qu’on enterre encore des déchets radioactifs dans son jardin en 2026 !
Bien à vous
L’argument écologique a été dévoyé par des considérations politiques !
Nos escrologistes se sont acoquinés avec la gauche et LFI, la Tondelier parle plus de politique que de défense de la planète… raison pour laquelle je ne ressens que défiance et suspicion face aux discours écolos !
Cet engouement pour les éoliennes en particulier sera considéré par l’histoire comme la plus vaste fumisterie de notre siècle !
La gouvernitude Sciences-Po à la manoeuvre, avec les imbécillités et les complicités que l’on doit au lobby des « renouvelables ».
Il est certain que les journalistes, en très grande majorité de gauche à 85%, sont largement responsables du déclin de ce pays avec la propagande matraquée depuis des décennies!
L’intermittence de la production solaire et éolienne génère des variations de coût considérables à l’intérieur d’une même journée. Aujourd’hui samedi la France vend son MWh entre -36€ et + 110€.
Cette opinion anti nucléaire est très ancrée à gauche depuis plus longtemps encore. A ce titre, saluons le travail de Jankovici pour réhabiliter le nucléaire , son discours par ailleurs très décliniste , a permis de faire bouger les opinions de beaucoup de personnes de gauche sur le sujet, car c’est pour eux un interlocuteur crédible. J’ai pu le constater . L’opinion change dans tout le spectre politique.