En 1790, Edmund Burke publiait Réflexions sur la Révolution en France, sans doute l’un des ouvrages fondateurs de la pensée conservatrice-libérale, toutes époques confondues. Il y avait pressenti notamment que 1789 portait les violences de 1793. Quelque 236 ans plus tard, les Français continuent de fournir ample matière à réflexion.
Il faut rendre cette justice à la République française : elle est d’une remarquable fidélité à la tradition. Sa fête nationale célèbre, entre autres, l’assaut d’une foule contre une forteresse royale, et son hymne national est un chant de guerre révolutionnaire. En France, la rébellion contre la tradition est elle-même devenue une tradition, avec son calendrier, son répertoire éprouvé et, périodiquement, un week-end consacré à l’exercice.
Le lendemain, quelque 7 000 personnes ont marché jusqu’aux ruines pour y chanter La Marseillaise. Certains avaient brûlé leur héritage ; d’autres venaient en pleurer la destruction. La France moderne, dans toute son ambivalence.
Quant à savoir si les émeutiers descendent des révolutionnaires de 1789, ou même s’ils sont seulement français, je crains de devoir décevoir les amateurs de spéculations. La question burkéenne ne porte pas sur le lieu où un homme est né, mais sur ce qu’il doit au pays dans lequel il vit.
Burke détestait la Révolution française, qui fut, après tout, rappelons-le, l’œuvre de Français tout ce qu’il y a de plus français. À ses yeux, un pays n’était pas la propriété privée de la génération qui l’habitait, mais un héritage reçu des générations passées et confié à celles qui viendraient. On peut le réformer et même, dans certaines circonstances, se soulever contre son gouvernement. Brûler cet héritage et ne laisser aux générations futures que des ruines est une tout autre affaire : une ignominie.
Les révolutionnaires de 1789 savaient du moins ce qu’ils voulaient. Ils rédigèrent une déclaration des droits et, plus tard, une constitution. Malgré ses méthodes douteuses, son caractère improvisé et parfois même brutal, leur révolution entendait substituer un ordre politique à un autre.
Ceux qui ont incendié l’hôtel de ville de Limoges n’ont publié aucun manifeste, pas même l’ombre d’une constitution, ni expliqué quelle France devait renaître de ses cendres. Les pillards qui se sont joints aux troubles ont manifesté un intérêt plus terre à terre pour tout ce qui pouvait tenir dans un sac. La révolution, version 2026 : sans vision, mais à emporter.
Depuis des générations, la France accueille des millions d’immigrés et leur offre ses libertés et une relative sécurité. Plutôt que de désigner des coupables, posons une question simple : que doit-on à la société qui vous a accueilli ? La citoyenneté se réduit-elle à un passeport, ou implique-t-elle une certaine loyauté envers la culture et les institutions qui ont fait du pays ce qu’il est ?
La France exige désormais des candidats à la naturalisation une maîtrise avancée du français et la réussite d’un examen civique. Exigences parfaitement raisonnables. Mais aucun examen ne saurait établir si une personne considère la France comme son pays. Ceux qui sont nés en France, soit dit en passant, ne passent aucun examen.
Quiconque a trouvé un foyer en France assume aussi la responsabilité de le préserver, en vertu de cette association entre les générations dont parlait Burke. Et quiconque s’obstine à faire du pays qui l’a accueilli une réplique de celui qu’il a quitté ferait bien de se demander pourquoi il est parti. Si le mal du pays devient insupportable, peut-être ferait-il mieux d’y retourner, plutôt que d’importer le pire de son ancienne patrie.
Cette responsabilité doit être tout autant exigée de ceux dont les ancêtres sont nés en France. Mardi, le RAID a interpellé un suspect de 34 ans, originaire de la Creuse et, selon une source policière, fiché S pour son appartenance à l’ultragauche. Si les accusations se confirment, cela rappellera que même celui dont le français est la langue maternelle peut traiter le patrimoine de son pays comme s’il lui appartenait de le dilapider. Les origines ne sont pas un brevet de vertu (ni, d’ailleurs, d’indignité), pas plus qu’un passeport n’est un gage de loyauté.
Savoureuse ironie politique : l’ultragauche, que le ministre de l’Intérieur tient pour responsable des violences, pourrait bien découvrir que c’est la droite qui en récolte les fruits. Marine Le Pen recueillait 36 % des intentions de vote au premier tour dans l’une des hypothèses d’un sondage YouGov/Le HuffPost réalisé avant même les émeutes (marge d’erreur de ± 1,4 à ± 3,1 points selon le score). Nul besoin d’une agence de publicité quand vos adversaires vous fournissent des images d’hôtels de ville en flammes et de commerces pillés.
L’hôtel de ville de Limoges sera reconstruit. Les Français savent restaurer leurs monuments ; ils l’ont prouvé avec Notre-Dame. Restaurer le sens des responsabilités envers ce qu’ils représentent est autrement plus difficile. Il y faut des citoyens qui les jugent dignes d’être préservés, même lorsqu’ils sont mécontents de leur gouvernement.
Burke redoutait une nation qui sacrifierait son héritage de ses propres mains. Pendant plus de deux siècles, l’histoire a semblé démentir ses craintes. Elle n’a peut-être pas encore rendu son dernier verdict. Un pays peut conserver ses frontières, ses lois et ses splendides monuments tout en perdant le sentiment de cette association qui, seule, leur donnait leur raison d’être.
Et lorsque l’hôtel de ville de Limoges rouvrira enfin ses portes, je parierais qu’on choisira le 14 Juillet.
Oded Kohn Faran est un essayiste, chercheur indépendant, juriste et entrepreneur austro-israélien. Il est titulaire d’une licence (LL.B.) et d’un master (LL.M.) en droit obtenus au Sha’arei Mishpat College en Israël, et poursuit des recherches doctorales (notamment en économie autrichienne sous la direction du Pr. Walter Block)
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