En dix ans, microentreprises et PME ont créé un million et demi d’emplois quand les grandes entreprises en supprimaient 173 000 dans leurs établissements. Pendant ce temps, l’État subventionnait des embauches qui, six fois sur dix dans le secteur marchand, auraient eu lieu sans lui. La carte de l’emploi ne se dessine pas là où va l’argent public.
Dans son Insee Focus n° 362, publié le 24 septembre 2025, l’Insee détaille les créations d’emplois par catégorie d’entreprise entre 2012 et 2022, zone d’emploi par zone d’emploi. Outre la dynamique des grandes entreprises, sur laquelle l’IREF a déjà travaillé, l’étude dresse une carte qui rend visible la disparité territoriale de la création d’emplois.
Le premier enseignement est national. Sur la décennie, les microentreprises ont créé environ 870 000 emplois salariés, les PME 655 000 et les ETI 346 000. Les grandes entreprises, elles, en ont supprimé 173 000 dans leurs établissements existants : leurs effectifs n’ont progressé que par rachat d’établissements aux catégories inférieures. Quatre zones d’emploi sur cinq gagnent des emplois, mais les dix plus grandes aires urbaines — Paris, Lyon, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Lille, Montpellier, Rennes, Aix-en-Provence et Marseille — concentrent plus de la moitié des créations pour un tiers de l’emploi total.
Le Grand Est et le Nord décrochent
Les grandes entreprises ont surtout supprimé des emplois en région parisienne, dans le Grand Est, le Nord, les bassins industriels lyonnais et certaines localités du Sud-Est. À l’inverse, elles en ont créé dans les métropoles de l’Ouest et du Sud-Ouest, comme Nantes, Bordeaux ou Toulouse.
En Île-de-France, le solde est négatif de 9 348 emplois à Paris, 7 786 à Versailles-Saint-Quentin, 6 859 à Roissy, 6 622 dans la Seine-Yvelinoise et 1 524 dans la zone d’emploi de Melun. Marne-la-Vallée et Évry font exception, avec des soldes positifs.
Le constat est plus sévère encore à l’Est et au Nord. Les zones d’emploi de Belfort (−1 573), Besançon (−1 530), Dijon (−3 913), Metz (−3 444), Nancy (−4 602), Montbéliard (−5 509) et Mulhouse (−7 043) sont durement touchées ; le Grand Est affiche un taux de chômage de 7,9 % au deuxième trimestre 2026. Les Hauts-de-France font pire : Saint-Quentin (−1 969), Valenciennes (−1 913), Roubaix-Tourcoing (−1 737), Lens (−1 259), pour un taux de chômage régional de 10 %, le plus élevé de métropole, contre 8,1 % pour l’ensemble du pays. Lille enregistre pourtant un excédent de 10 943 emplois, ce qui ne fait que confirmer le décrochage des zones périphériques au profit des grands centres.
L’argent public ne suit pas la carte de l’emploi
La Cour des comptes a publié récemment une note thématique sur les dynamiques industrielles françaises et sur les aides aux entreprises. Pour savoir si ces aides pèsent sur la géographie de l’emploi, l’IREF a mis en regard, région par région, le solde d’emplois des grandes entreprises et le nombre de bénéficiaires de contrats aidés — contrats uniques d’insertion et insertion par l’activité économique — recensés par la Dares. La relation est très faible, et elle disparaît presque entièrement lorsque l’on se limite aux treize régions métropolitaines. Aucune causalité ne peut en être tirée : les contrats aidés relèvent pour l’essentiel du secteur non marchand et des petites structures, quand les grandes entreprises n’y recourent qu’à la marge. Ce résultat dit surtout que ces dispositifs ne sont pas l’instrument qui retiendra l’emploi dans les bassins qui décrochent.
La Dares a par ailleurs mesuré l’effet d’aubaine de ces contrats, c’est-à-dire la part des embauches qui auraient eu lieu sans subvention. Elle l’estime à 26 % dans le secteur non marchand et 61 % dans le secteur marchand. Autrement dit, lorsque l’État subventionne une embauche en entreprise, six fois sur dix il paie pour un recrutement qui se serait fait de toute façon. Rapportée aux quelque 20,8 milliards d’euros consacrés aux contrats aidés entre 2012 et 2022, la part des dépenses sans effet propre se chiffre en milliards.
Les créateurs d’emplois sont les plus petits
Pour les autres catégories d’entreprises, le tableau est plus favorable, même si l’essentiel des créations se concentre dans les grandes agglomérations.
Les ETI ont créé plus d’emplois qu’elles n’en ont détruit à Paris (+84 072), Bordeaux (+17 014), Nantes (+16 142), Toulouse (+14 004), Montpellier (+11 260), Rennes (+10 276), Lille (+9 367) et Strasbourg (+5 002). Leurs pertes nettes se concentrent en région parisienne (−2 779 à Cergy-Vexin, −2 750 à Versailles-Saint-Quentin, −2 184 en Seine-Yvelinoise) et dans le Grand Est (−1 919 à Troyes, −1 325 à Montbéliard).
Les PME n’enregistrent quasiment pas de destructions nettes, sauf autour de Paris (−568 à Fontainebleau-Nemours, −252 à Dreux), dans l’Est (−1 076 à Saint-Avold, −986 à Thionville) et dans les Alpes et le Jura (−890 à Saint-Claude, −495 à Briançon). Les grandes agglomérations sont très dynamiques (+143 119 à Paris, +39 696 à Lyon, +25 406 à Toulouse), mais aussi des villes plus modestes : Caen (+6 935), Bayonne (+6 874), Angers (+6 126), Tours (+5 221), La Rochelle (+3 823) ou Lens (+3 669).
Quant aux microentreprises, presque toutes les zones d’emploi présentent un bilan positif, à quelques exceptions près : Châteauroux (−375), Châtillon-Montbard au nord de Dijon (−159) ou Vitry-le-François–Saint-Dizier (−153). Cas remarquable, La Réunion a créé 19 215 emplois nets en dix ans.
Ces chiffres montrent combien la désindustrialisation a pénalisé le Grand Est et le Nord. Mais ils disent surtout autre chose. Sur la décennie, ce sont les microentreprises et les PME qui ont porté l’emploi, à hauteur d’un million et demi de postes, tandis que les grandes entreprises en détruisaient dans leurs propres établissements et ne progressaient qu’en rachetant ceux des autres. Les petits créent, les grands achètent.
La commission d’enquête du Sénat sur les aides publiques aux entreprises a souligné qu’elles ne sont ni évaluées ni conditionnées. Il serait utile de savoir quelle part en revient aux entreprises qui créent réellement les emplois : cette ventilation par taille n’est aujourd’hui publiée nulle part.
La conclusion s’impose d’elle-même. Ce qui fait vivre l’emploi dans les territoires, ce n’est pas la subvention, c’est l’entreprise qui naît et celle qui grandit. Les soutenir ne suppose pas de nouveaux guichets mais moins de charges, moins de normes et moins de seuils — en somme, moins d’argent public et plus de liberté d’entreprendre.
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