La rentrée scolaire se profile, mais rien ne laisse présager que l’école va cesser d’être « La fabrique du crétin » (titre du livre de Jean-Paul Brighelli, paru en 2005) qu’elle est maintenant depuis une cinquantaine d’années. Cet effondrement a des conséquences économiques. Les entreprises sont particulièrement inquiètes de la baisse de niveau en mathématiques.
Dernièrement, à propos des startups, nous avons mentionné une étude du cabinet de conseil EY qui mettait en valeur les atouts de la France dans la course à l’innovation, évoquant notamment « une excellence toute particulière dans les mathématiques ».
Il est vrai que notre pays « figure au plus haut dans les classements internationaux pour sa recherche mathématique de pointe » comme l’écrit le professeur au Collège de France Pierre-Michel Menger dans « La Jaune et la Rouge », la revue des anciens de Polytechnique. Ne comptons-nous pas quatorze titulaires de la médaille Fields (considérée comme le « Nobel » des mathématiques), soit autant que les Etats-Unis ? De même ne sommes-nous pas au deuxième rang (loin derrière les Etats-Unis cependant) pour le nombre d’orateurs aux séances plénières des congrès internationaux de mathématiques, qui se tiennent tous les quatre ans depuis 1893 ?
Le piètre niveau des Français en maths
Paradoxalement, en dessous de cette élite, c’est le vide sidéral. Nous nous en sommes régulièrement désolés dans ces colonnes : les enquêtes internationales (TIMSS, PISA) montrent que le niveau des élèves français en mathématiques (mais pas seulement !) se dégrade de manière continue depuis des années. Dans l’enquête Timss 2023, qui les a évalués en CM1 et 4ème, ils arrivent respectivement en dernière et avant-dernière position de l’Union européenne (UE). Ils sont en dessous de la moyenne de l’OCDE.
Une étude du haut-commissariat à la stratégie et au plan montre que la dégradation date au moins de 1975. C’est dire la responsabilité de tous les gouvernements depuis cette date. De la loi Haby sur le collège unique (1975) jusqu’à la réforme du lycée (2019) ayant rendu les mathématiques optionnelles en première et terminale générales (réforme en grande partie annulée depuis), en passant par les 80% d’une classe d’âge au bac de Chevènement (1985), nos dirigeants se sont évertués à baisser le niveau dans tous les domaines. Et il faut bien leur reconnaître une chose : ils ont réussi !
A tel point que seule la moitié des élèves qui entrent en sixième trouve la bonne réponse à la question « Combien y a-t-il de quarts d’heure dans 3/4 d’heure ? », notait, en 2023, le Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN). Sur une ligne graduée de 0 à 5, seuls 22% placent correctement la fraction 1/2. Et que dire des élèves en math sup qui ne savent pas calculer l’aire d’un disque ?
Un drame humain et social
Cette situation est d’abord dramatique pour les personnes concernées. L’enquête Piaac (Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes) de l’OCDE a révélé, en 2023, qu’un adulte (16-65 ans) sur quatre en France ne maîtrisait pas les compétences de base permettant de bien utiliser l’information qui leur parvient dans leur vie quotidienne.
L’Insee, dans une note d’octobre 2025, estime que 10% des personnes âgées de 18 à 64 ans en France éprouvent des difficultés à l’écrit et 12% en calcul et qu’elles s’insèrent moins bien sur le marché du travail : six sur dix seulement ont un emploi, contre huit sur dix pour celles qui ont une bonne maîtrise dans ces deux domaines.
Cela a nécessairement un coût social et financier. Un mauvais niveau scolaire est facteur de chômage et pèse sur les comptes publics. Rien que pour les 76.000 jeunes qui quittent chaque année l’école sans diplôme ou au mieux avec le brevet, le Boston Consulting Group (BCG) a calculé que le décrochage scolaire coûtait 340.000 euros par jeune (260.000 € de manque à gagner fiscal, et 80.000 € de dépenses publiques). Au total, chaque année, notre société contracterait ainsi, mécaniquement, une dette publique de l’ordre de 26 milliards d’euros. Rien que pour les décrocheurs scolaires ! Imagine-t-on la somme que peut représenter la baisse du niveau scolaire dans son ensemble ?
Les maths sont partout
Pour en revenir aux vraies mathématiques, soit autre chose que les fractions ou les additions, elles représentaient en 2019, selon les calculs de l’Institut national des sciences mathématiques et de leurs interactions (Insmi-Cnrs), 381 milliards d’euros de valeur ajoutée, soit 18 % du total de l’année. Toujours d’après l’Insmi, 13% des emplois en France sont concernés par les mathématiques : 32% dans le secteur de la finance et des assurances ; 44% dans l’industrie pharmaceutique ; 72% dans la R&D ; 79% dans l’informatique…
Olivier Andriès, directeur général de l’équipementier aéronautique Safran, s’inquiétait en début d’année 2026, devant les sénateurs, de la baisse du niveau des élèves en mathématiques. Pour lui, c’est une « bombe à retardement » pour l’économie française. Non seulement les maths « forment l’esprit, permettent de comprendre, d’analyser », d’avoir « une stratégie rationnelle d’analyse des problèmes », mais elles sont désormais partout dans notre société, même si nous ne nous en rendons pas compte.
Comme le dit le philosophe et mathématicien Olivier Rey, « Nous sommes comme les passagers d’un paquebot qui, pour jouir de leur croisière, doivent tout ignorer de ce qui se passe dans la salle des machines. Cela étant, le paquebot ne traverserait pas la mer sans ses machines et ses machinistes. » De même, alors que notre monde « est de plus en plus façonné par la technologie », nous avons de plus en plus besoin des mathématiques. A cet égard, dit Olivier Rey, « continuer de miser sur la technologie sans entretenir les facultés humaines qui la rendent possible » est particulièrement curieux. Ainsi craint-il que la baisse du niveau en mathématiques ne signe le déclin de l’Occident.
L’importance du capital humain
La sophistication accrue de l’économie exige non seulement une parfaite maîtrise des compétences de base pour tout un chacun, mais aussi de plus en plus de personnes à l’aise en mathématiques pour analyser des données et résoudre des problèmes à l’heure de l’automatisation et du tout numérique.
Nous avons aussi besoin des maths pour innover dans la recherche médicale et pharmaceutique, développer l’IA et les ordinateurs quantiques, construire des centrales nucléaires, assurer la sécurité de nos échanges informatiques, etc.
Une note du Conseil d’analyse économique (CAE) de 2022 montre clairement que les pays dont la population est bien formée, avec un bon niveau en mathématiques, sont plus performants que les autres en matière d’innovation, de diffusion des technologies et surtout de productivité. C’est par exemple le cas de Singapour, du Japon ou de la Corée du Sud.
Citant des études universitaires, la note relève que les scientifiques et ingénieurs travaillant en R&D sont à l’origine de 50% de la croissance de la productivité américaine à long terme, et qu’il existe un lien de causalité positif entre les études scientifiques et les revenus des individus, théoriquement liés à leur productivité.
Notre appauvrissement relatif – le PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat est passé de 21.586 $ en 1990 à 62.556 $ en 2024 en France pendant qu’il passait de 23.888 $ à 85.809 $ aux Etats-Unis – a de nombreuses causes. Notre faible niveau en mathématiques et la formation insuffisante d’ingénieurs et de scientifiques en est une (nous ne formons en France que la moitié des ingénieurs dont nous avons besoin).
Performance éducative et croissance économique sont étroitement liées. Une note de la Direction générale du Trésor insiste sur une évidence : le capital humain est un moteur essentiel des gains de productivité et donc de la croissance de long terme.
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