Les idées façonnent les sociétés, mais elles s’appauvrissent quand l’Etat veut les régenter.
Dans son article du Journal des Libertés (No.27 – hiver 2024), François Facchini, professeur agrégé des universités en sciences économiques, nous parle de l’ouvrage The National Origins of Policy Ideas, écrit par John L. Campbell et Ove K. Pedersen. Les deux auteurs s’intéressent à la manière dont les idées politiques sont produites, diffusées et mises en œuvre dans différents pays. En comparant les régimes de connaissance des États-Unis, de la France, de l’Allemagne et du Danemark, les auteurs défendent l’idée que les performances économiques et la trajectoire institutionnelle d’un pays dépendent étroitement de la structuration nationale de ces régimes, définis comme des ensembles d’organisations et d’institutions produisant des analyses, données et recommandations à destination des décideurs publics.
Contre les approches fonctionnalistes ou matérialistes (comme celles des écoles de la régulation ou de la variété des capitalismes), Campbell et Pedersen soutiennent que les régimes de connaissance ne sont pas de simples reflets des intérêts économiques ou politiques. Ils possèdent une autonomie relative et jouent un rôle décisif, notamment en période de crise, pour créer du sens, reformuler les problèmes sociaux et proposer des solutions adaptées. Les auteurs montrent ainsi que les chocs des années 1970–1980 ont affecté différemment chaque pays selon la nature de son régime de connaissance.
Les chapitres du livre détaillent les spécificités de chaque cas. Le régime américain est décrit comme partisan, polarisé et largement financé par des fonds privés. Le régime allemand est corporatiste, s’appuyant sur la coopération entre l’État, les syndicats et les entreprises. Le modèle danois est pluraliste, ancré dans les partis politiques. Quant à la France, elle se distingue par un régime étatique et centralisé, où l’État domine la production de connaissance, même si des think tanks et institutions semi-publiques ont émergé à partir des années 1980. Malgré cette diversification, l’État a conservé la mainmise sur les orientations et les moyens mobilisés, dans une logique néo-dirigiste.
Le chapitre 6 du livre répond à une question centrale : la mondialisation a-t-elle homogénéisé les régimes de connaissance ? La réponse est clairement négative. Chaque pays conserve un mode de production d’idées propre, expliquant l’adhésion différenciée aux politiques néolibérales. Le chapitre 7 distingue ensuite les types d’influence (directe, indirecte, subjective) qu’exercent les régimes sur les choix politiques. Enfin, le chapitre 8 interroge la capacité d’un régime de connaissance à fournir aux gouvernements des idées nouvelles, permettant l’adaptation des institutions sur le moyen et long terme.
Le cas français illustre la difficulté d’un régime de connaissance trop étatisé à se réformer. Malgré une reconnaissance par les décideurs d’une « crise des idées » dans les années 1980, l’État a conservé le monopole de la production de savoirs, avec un appareil statistique dominant (INSEE, DGT, CAE, etc). Les grandes écoles, plus que les universités, jouent un rôle déterminant. Les think tanks restent marginaux, et l’aversion pour les politiques de l’offre illustre une hostilité persistante au néolibéralisme. Cette configuration explique en partie le retard de la France en matière de réformes structurelles.
Si le concept de régime de connaissance n’a pas encore été pleinement intégré en sociologie de la connaissance, il reste un outil fécond. Il permet de penser la diversité des trajectoires institutionnelles et de comprendre pourquoi certaines sociétés produisent des idées réformatrices, tandis que d’autres perpétuent des modèles inefficaces.
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