Michel Albouy nous livre avec cet ouvrage le fruit de toute une carrière d’enseignement et de recherches sur la finance, souvent critiquée sinon honnie. Les exemples de détestation sont malheureusement légion, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon qui, en 2022, promettait de « mettre au pas le secteur bancaire et financier » parce qu’il « alimente les dégâts sociaux comme écologiques et fait planer le spectre d’une nouvelle crise financière ». Albouy en cite d’autres comme Nicolas Sarkozy, en 2010 au forum de Davos (« Le capitalisme purement financier est une dérive qui bafoue les valeurs du capitalisme… »), ou Emmanuel Macron, en 2018 lors de ses vœux aux Français (« le capitalisme ultra libéral et financier, trop souvent guidé par le court terme et l’avidité de quelques-uns, va vers sa fin »). Comment s’étonner dans ces conditions que les Français voient, par exemple, derrière les annonces récentes de fermetures d’usines et de licenciements, la main des financiers ?
Pourtant, comme l’énonçait en 1989 Pierre Moussa, ancien président de Paribas, « les financiers n’existent que parce qu’ils répondent à des besoins ». Michel Albouy, professeur émérite de finance, souscrit pleinement à cette affirmation. Son ouvrage tente donc, en quelque sorte, de réhabiliter cette discipline – à l’Iref, nous dirions qu’il remet « les pendules à l’heure » – sans pour autant, comme son titre le précise, en ignorer les « dérives ».
La place nous manque pour détailler chacun des huit chapitres de l’ouvrage. Nous nous arrêterons donc sur quelques-uns des mythes les plus tenaces démontés par Albouy.
Le court-termisme des marchés n’est pas démontré
Si comme la citation d’Emmanuel Macron ci-dessus le laisse croire, même les anciens banquiers d’affaires de Rothschild pensent que les marchés financiers privilégient le court terme, c’est que l’idée est solidement ancrée dans la société. Pourtant, comme l’écrit Michel Albouy, « les preuves de ce court-termisme restent à démontrer scientifiquement ». Aucun travail scientifique ne va dans ce sens. Certes, il existe bel et bien des investisseurs de court terme, mais il en existe aussi qui se positionnent sur le long terme. Un observateur novice, mais attentif, s’apercevrait même assez facilement que c’est en ayant un horizon de placement à long terme que l’on est assuré de gagner en bourse. Warren Buffett et son fonds Berkshire Hathaway le montrent tous les jours depuis 1965.
Albouy s’en prend à la dénonciation, en particulier par Oxfam, du versement des dividendes et des rachats d’actions, opérations qui seraient néfastes aux entreprises et aux salariés et profitables aux seuls actionnaires. Il montre que les dividendes n’enrichissent pas les actionnaires puisque les actions qu’il détiennent baissent lorsque le coupon est détaché ; que les dividendes ne sont pas l’ennemi de l’investissement puisque les entreprises qui sont les plus généreuses avec leurs actionnaires sont aussi souvent celles qui ont les résultats les plus solides et celles qui investissent pour créer de la valeur ; que les rachats d’actions ne font pas monter le cours de bourse, mais permettent de réinjecter de l’argent dans le circuit économique.
Contre le capitalisme de connivence
Il est également question dans l’ouvrage des offres publiques d’achat (opération par laquelle une entreprise cherche à prendre le contrôle d’une société cotée en achetant ses titres à ses actionnaires) et des fusions-acquisitions, souvent critiquées. En s’appuyant, comme toujours, sur la recherche en finance, Michel Albouy se demande si elles sont des opérations créatrices de valeur, et pour qui. Il prend pour cela deux exemples, celui de l’OPA de Schneider sur Télémécanique en 1988, et celui de la fusion entre Alcatel et Lucent en 2006. La première, « hostile », fut un véritable succès industriel (payé au prix fort par Schneider), tandis que la seconde, « amicale », fut un échec cuisant. « Il n’y a pas de fatalité, écrit Albouy, pour que ces opérations soient systématiquement des échecs ou des réussites ». Ce qui est certain, c’est qu’elles ne sont pas nécessairement le fait de « barbares ». Fusions-acquisitions et OPA sont, tout simplement, des outils financiers « à la disposition des dirigeants pour leur permettre de réaliser leur stratégie à long terme ».
Le livre de Michel Albouy n’a pas pour but de démontrer que « tout va pour le mieux » dans le monde de la finance. Ainsi traite-t-il aussi, par exemple, des bulles spéculatives, des rémunérations « excessives » des dirigeants et des stock-options – sujet, soit dit en passant, sur lequel il n’est pas le plus convaincant, oubliant d’indiquer que les rémunérations se sont surtout envolées depuis qu’elles sont rendues publiques comme nous l’avons récemment montré.
L’auteur rappelle, en outre, que les marchés financiers ont besoin de droits et de règles pour bien fonctionner. Pour lui, pas de doute : « C’est en renforçant la transparence et les droits des acteurs que le capitalisme français progressera et renforcera notre économie. C’est en luttant contre les mythes et la connivence entre les acteurs du marché et les pouvoirs publics que le capitalisme français sera mieux accepté et remplira mieux sa mission ».
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