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mardi 27 octobre 2026

Derrière les grands discours sur l’emploi des seniors, pourquoi l’État français désincite-t-il toujours le travail ?

Temps de lecture : 4 minutes

La refonte du cumul emploi-retraite, applicable aux pensions liquidées à compter du 1er janvier 2027, révèle malheureusement la place que la France assigne au travail des retraités dans sa politique de l’emploi des seniors : celle d’une pratique négligeable et source d’abus, selon elle. Le cumul emploi-retraite procure pourtant des recettes conséquentes à l’État et aux régimes sociaux, et répond à l’attente de nombreux secteurs en matière de transmission des savoir-faire.

Depuis le début des années 2000, la politique de l’emploi des seniors a connu un retournement en France. Initialement, l’abaissement de l’âge de la retraite à 60 ans en 1983 et le recours aux préretraites avaient fait reculer l’emploi des 60-64 ans ; les réformes successives l’ont ensuite relevé de plus de 33 points entre 2000 et 2025, selon le COR. La Dares chiffre désormais à 44,4 % le taux d’emploi des 60-64 ans, contre 55 % en moyenne dans l’Union européenne, avec un gain de 8,2 points en trois ans lié au relèvement de l’âge légal en 2023. Pour les 55-64 ans, la France se classe 17e sur 27 avec 60,4 %, pour une moyenne de 65,2 %, la Suède atteignant 78,1 %. Ces progrès, même si la France demeure très en retrait par rapport à ses voisins européens, reposent sur un levier de contrainte, l’âge légal. Le cumul emploi-retraite, lui, relève de la seconde famille d’instruments, celle de l’incitation. Il est à la fois le produit de cotisations versées pendant la carrière, donc un droit acquis, et un revenu de remplacement censé compenser la perte du revenu d’activité.

Environ 20 % des retraités de l’OCDE travaillent dans les six mois suivant la liquidation, contre un peu moins de 10 % en France

Dans la première approche du cumul emploi-retraite, la pension rémunère un effort passé : elle est due dès que les conditions d’âge et de durée sont réunies, quelle que soit l’activité ultérieure de son titulaire, et le cumul est l’exercice normal d’un droit qui permet d’améliorer son niveau de vie.

Dans la seconde approche, la pension compense une inactivité : dès que des revenus du travail réapparaissent, elle perd sa justification et le cumul devient un double revenu qu’il faut désormais justifier.

Le droit français avait commencé à épouser la première approche, puisque depuis 2023 les cotisations versées en cumul ouvrent de nouveaux droits. C’est d’ailleurs une option retenue par de nombreux pays voisins : l’OCDE recense 16 pays sur 32 sans aucune limite au cumul, dont l’Allemagne, la Suède, les Pays-Bas et le Danemark, et recommande que la liquidation des droits ne dépende pas de la situation professionnelle. L’Allemagne est même allée jusqu’à exonérer d’impôt 2 000 euros de salaire mensuel au-delà de l’âge légal. Environ 20 % des retraités de l’OCDE travaillent dans les six mois suivant la liquidation, contre un peu moins de 10 % en France.

C’est donc à rebours de cette orientation que la loi votée en décembre 2025 retient la seconde approche. Avant l’âge légal, fixé à terme à 64 ans, la pension est réduite des revenus d’activité dès le premier euro, jusqu’à suspension complète ; entre 64 et 67 ans, elle est amputée de la moitié des revenus qui excèdent 7 000 euros par an ; le cumul ne devient libre qu’à partir de 67 ans. Pour la fraction écrêtée, la pension acquise par cotisation devient conditionnelle à l’inactivité de son titulaire, sans que ni la retraite progressive, qui impose de réduire son temps de travail, ni la surcote, qui impose de différer son départ, n’y remédient.

Ces résultats conduisent à défendre le caractère libre du cumul emploi-retraite

Le gouvernement escompte 1,9 milliard d’euros d’économies d’ici 2030. La Cour des comptes avait effectivement relevé que le cumul profite surtout à des retraités partis à taux plein dès 62 ans avec une pension relativement élevée. Finalement, ce constat interroge autant l’âge de départ à la retraite que le cumul, et la loi n’y répond pas, en ne visant que les cumulants. Elle frappe ainsi des personnes dont le travail alimente les régimes sociaux et le budget de l’État, soutient l’activité des entreprises et maintient dans celles-ci des compétences rares et donc nécessaires, ce qui fait d’elles une source de recettes. Si la règle atteint son objectif, le cumul disparaîtra, et avec lui les quelques abus à contrôler ainsi que l’ensemble des recettes qu’il procurait.

Les projections de l’État reposent sur l’hypothèse que, malgré la réduction de leur pension, les futurs retraités poursuivent leur activité au même niveau. L’écrêtement, qui s’ajoute aux cotisations et à l’impôt, agit pourtant comme un prélèvement marginal supplémentaire dont l’effet dépend de l’élasticité de l’offre de travail des intéressés. Pour mettre cette hypothèse à l’épreuve, CroissancePlus a conduit en juin 2026 une étude expérimentale auprès de 516 cadres seniors de 60 à 65 ans, exposés aux règles actuelles ou à celles de 2027, dont l’estimation, mesurée par différence de différences, confirme l’intuition. Parmi les cadres ayant prévu de cumuler, 2,8 % seulement reporteraient leur départ en retraite, 48,1 % limiteraient leur activité pour rester sous 7 000 euros, 15,9 % la cesseraient et 2,6 % avanceraient leur départ avant le 1er janvier 2027. La désincitation au travail est réelle, la fiscalité étant structurante dans la décision. Ces comportements auront un coût : le bilan cumulé de la réforme deviendra négatif dès 2030 et atteindra 35,6 milliards d’euros de pertes en 2048.

Ces résultats conduisent à défendre le caractère libre du cumul emploi-retraite. Une personne qui a cotisé toute sa vie pour acquérir des droits et qui choisit en 2027 d’améliorer son revenu en prolongeant son activité pour compléter ce droit n’a pas à voir son travail prélevé une seconde fois par l’État. Les entreprises ont par ailleurs besoin de préserver des savoir-faire qu’une transmission insuffisante expose à la disparition. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2027, en cours d’examen, offre encore l’occasion de revenir sur cette orientation néfaste.

 


Virginie Calmels est présidente de Croissance Plus et Présidente Fondatrice de FUTURAE

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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