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jeudi 8 octobre 2026

Des papeteries aux supercalculateurs : quand l’IA réindustrialise la France

Temps de lecture : 3 minutes

Le papier et l’intelligence artificielle ont fini par se rencontrer, et ce n’est pas une métaphore. À Condat, en Dordogne, l’ancienne papeterie du Lardin-Saint-Lazare, dont la production a définitivement cessé en février 2026 après plus d’un siècle d’existence, doit être reconvertie en centre de calcul haute performance, ces infrastructures dédiées au calcul intensif dont l’intelligence artificielle est devenue la principale consommatrice.

Le site a été repris le 27 février 2026 par Condat Solutions, filiale de la Société de participation de la Braye (SPB), pour seulement 1 million d’euros, sur décision du tribunal de commerce de Bordeaux. Mais cette reprise ne signifie pas la fin de toute activité industrielle. Le projet prévoit environ 400 millions d’euros d’investissement pour transformer une partie des 51 hectares et des 126 000 m² de bâtiments en « AI Factory ». La première tranche, 25 mégawatts, doit être opérationnelle à la fin de 2027, l’ensemble à l’horizon 2029. Condat Solutions annonce à terme 250 emplois directs et plus de 200 emplois indirects.

Dans les années 1990, les papeteries de Condat employaient jusqu’à 1 200 personnes. Elles en comptaient encore environ 400 avant le plan social de 2023, et un peu moins de 200 au moment de la reprise : 175 salariés ont été licenciés, 21 seulement ont été conservés pour entretenir les installations. La reconversion numérique est bien plus intensive en capital qu’en main-d’œuvre, mais elle recréera tout de même des emplois sur un site que la papeterie, elle, avait condamné.

L’intelligence artificielle a besoin d’usines

Pour entraîner les modèles d’IA les plus puissants, il faut des milliers de processeurs, des réseaux capables de les faire communiquer à très haut débit, des capacités de stockage considérables et, surtout, une alimentation électrique qui suive.

La France dispose déjà d’un important parc public de machines de calcul intensif. Le supercalculateur Jean Zay, exploité par l’IDRIS, le centre de calcul du CNRS à Orsay, affiche une puissance théorique de 125,9 pétaflops, soit 125,9 millions de milliards d’opérations par seconde. Il rassemble plus de 3 700 GPU, dont 1 456 Nvidia H100, ces processeurs graphiques qui découpent une tâche lourde en milliers de calculs simultanés et sert aussi bien à la recherche scientifique qu’à l’intelligence artificielle.

À Montpellier, le CINES héberge Adastra, qui atteint environ 74 pétaflops. Le CEA exploite Joliot-Curie à Bruyères-le-Châtel, où doit également être installé Alice Recoque, deuxième supercalculateur exascale européen après le JUPITER allemand. Le marché signé s’élève à 354,8 millions d’euros, financés pour moitié par l’Union européenne via EuroHPC et pour moitié par le consortium Jules Verne, qui réunit la France, les Pays-Bas et la Grèce ; le coût total de possession annoncé dépasse 544 millions. Le coût des infrastructures de l’IA ne se chiffre donc pas en millions d’euros, mais en centaines de millions et, côté privé, en milliards.

De la friche industrielle à l’AI Factory

La reconversion de Condat permet de réutiliser un site existant plutôt que de partir de zéro : le foncier, les bâtiments et surtout le poste électrique haute tension déjà raccordé au réseau sont là, héritage du passé industriel du site.

L’idée n’est d’ailleurs pas unique, et le second projet français du même type ramène au même propriétaire. À Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, les 9 hectares de l’ancienne papeterie Arjowiggins doivent accueillir une infrastructure de calcul développée par Eclairion : 600 millions d’euros d’investissement, une AI Factory de 75 mégawatts livrée à l’horizon 2032 et environ 80 emplois annoncés. Or ce terrain appartient depuis 2020 à la même famille Huot, via SPB dont le nom renvoie précisément à la Braye. Le groupe se trouve donc propriétaire des deux friches reconverties, ce qui lui vaut d’être soupçonné par la CGT de préférer la valorisation foncière à l’industrie. Les 25 mégawatts promis fin 2027 à Condat seront le premier test de sa crédibilité.

Installer ces infrastructures dans d’anciennes zones industrielles plutôt qu’en milieu urbain présente des avantages décisifs : de vastes surfaces disponibles, un raccordement électrique existant et la place nécessaire aux systèmes de refroidissement que la densité urbaine interdit. Le foncier industriel devient ainsi un actif de l’économie de l’IA. La France y ajoute un atout rare : une électricité nucléaire abondante et peu coûteuse, qui autorise des synergies locales la chaleur dissipée par les centres de données peut être récupérée pour chauffer des serres ou sécher du bois, comme le prévoit justement le projet de Condat.

Reste la question de fond, celle de la souveraineté et de la réindustrialisation. Le pays la poursuit depuis des années sans y parvenir ; voilà que l’IA lui en offre l’occasion, et cette fois l’impulsion vient d’investisseurs privés, non d’un plan d’État. Encore faut-il la saisir.

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