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vendredi 16 octobre 2026

Électricité à prix négatifs et factures record : le paradoxe que nos commentateurs refusent de voir

Temps de lecture : 4 minutes

Sur les marchés, le kilowattheure se vend parfois à prix négatif ; sur les factures, il ne cesse de grimper. Présenter ce paradoxe comme « normal » revient à ignorer ses vraies causes : l’organisation du marché européen de l’électricité et la place accordée aux énergies intermittentes.

Un paradoxe exaspère légitimement les Français : un kilowattheure qui s’échange parfois à prix négatif sur le marché de gros pendant que leurs factures s’envolent. Interrogé à ce sujet, un journaliste économique a rendu un verdict sans appel : la situation est parfaitement normale. En période de faible consommation et de forte production, les coûts fixes continuent de courir, à commencer par le tarif d’utilisation des réseaux. Et puis, a-t-il ajouté, « on n’arrête pas une centrale nucléaire comme ça ».

L’explication a le mérite de la simplicité et le défaut d’exonérer d’emblée trois responsables : la conception du marché européen de l’électricité, les mécanismes de soutien aux renouvelables et la priorité d’injection dont bénéficient l’éolien et le solaire.

Le nucléaire, variable d’ajustement des intermittentes

Commençons par la centrale qu’on « n’arrête pas comme ça ». On ne l’arrête pas, en effet, mais on module sa puissance jusqu’à son minimum technique si nécessaire, ce qui revient au même. Et c’est là que le bât blesse : cette modulation, devenue fréquente et erratique, est dénoncée depuis des années par nombre d’ingénieurs du secteur, qui y voient une usure prématurée et coûteuse de notre parc électronucléaire.

Surtout, comparer l’électricité au blé stockable en silos méconnaît le principe de tout système électrique. À chaque instant, la puissance fournie doit être rigoureusement égale à la puissance appelée, sous peine d’une dégradation pouvant se terminer en blackout. Cet équilibre, dont l’image est le maintien de la fréquence à 50 hertz, s’obtient par la fourniture ou le retrait permanents de kilowattheures : un service que l’éolien et le solaire, productions dites fatales, sont incapables de rendre, comme d’ailleurs celui de régler la tension.

Dès lors qu’en période de fort ensoleillement ou de grand vent on paie pour maintenir ces deux productions à pleine puissance, il faut retirer une puissance équivalente aux autres moyens et maintenir malgré tout la fréquence et la tension à leurs valeurs réglementaires — une gageure que les Espagnols n’ont pas tenue le 28 avril 2025. Payer pour le maintien de l’éolien et du solaire, c’est exactement cela : vendre leurs kilowattheures à prix négatif.

Qui paie les prix négatifs ?

Sur ce point, l’éditorialiste ne dit mot. L’essentiel de la perte n’est pas supporté par l’exploitant mais par les tarifs d’achat et les compléments de rémunération garantis par l’État, qui couvrent l’écart entre prix de marché et prix contractuel. Cet écart, ce sont les consommateurs et les contribuables qui le règlent. Le prix négatif sur le marché de gros et la facture salée ne sont donc pas contradictoires : la seconde est une conséquence du premier. L’État ne sait d’ailleurs pas ce que sa planification coûtera.

La rente nucléaire partagée avec nos voisins

Silence également sur l’autre versant du problème, nos exportations, qui ont atteint 92,3 térawattheures en 2025, un record. Le producteur français vend au prix français et non à un prix du pays importateur, qui, comme en Allemagne l’été dernier, peut atteindre des sommets historiques. La recette générée par l’écart entre les deux prix n’est pas empochée par le producteur – EDF en l’occurrence –, mais par RTE et par son homologue du pays concerné, pour être ensuite partagée entre eux à parts égales. EDF cède ainsi au pays importateur la moitié de ce qu’aurait dû lui rapporter le volume des MWh exportés, une rente dite de congestion réputée devoir être affectée à l’entretien des infrastructures de réseau d’interconnexion par son bénéficiaire. En 2025, une telle rente s’est montée à 962,54 millions d’euros pour le seul Italien Terna auquel il conviendrait de demander ce qu’il en a fait précisément.

La règle européenne impose certes que cette rente soit affectée au renforcement des réseaux, mais aussi à réduire les tarifs ; sûrement pas à financer des moyens de production tels que le nucléaire. Bruxelles propose même d’en affecter 25 % à des projets européens communs, ce que la France refuse. Le pays qui produit l’électricité la moins carbonée d’Europe en partage donc la rente sans pouvoir l’investir dans l’outil qui la produit.

L’interconnexion du golfe de Gascogne, dont le coût est passé de 1 750 millions d’euros en 2017 à 2 850 millions, résume le mécanisme : la délibération de la CRE partage l’investissement à parts égales, mais l’exploitation et la maintenance sont supportées à 60 % par la France. Nous payons davantage pour faire fonctionner la ligne que pour la construire, et nous partageons ce qu’elle rapporte.

Trente ans de choix politiques

Le gouvernement a pris l’engagement que le prix de l’électricité n’augmenterait pas cet hiver. Mais le tarif réglementé a changé de structure le 1er octobre : il distingue désormais les saisons, et le kilowattheure d’hiver peut y coûter jusqu’à quatre fois le prix d’été. Le paradoxe que l’on nous dit normal n’est plus seulement toléré, il est désormais inscrit dans le tarif.

On attribuera aux guerres d’Ukraine et du Moyen-Orient, comme aux droits de douane qui renchérissent les matériaux, le rattrapage tarifaire qui suivra. Mais dissimuler que la plus grande part de la note tient à des choix politiques vieux de trente ans relève de l’intenable. Si l’un des parcs électronucléaires les plus performants du monde n’avait cessé d’être optimisé depuis les années 1970, la France serait à l’abri de la cherté comme de la pénurie. Qui mettra fin à la casse de notre système électrique ? Au pire moment de son histoire énergétique, ce pays est tenu par ceux qui refusent de nommer le mal.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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5 réponses

  1. La France est gouvernée par des personnes qui n’a absolument pas en tête le bien être des Français, ni son bonheur,….
    Quand j’écris les personnes qui gouvernent ceux sont le président, les ministres les parlementaires, les sénateurs, les hauts fonctionnaires et même les municipalités…..
    Je pourrais ajouter les juges qui donnent souvent raison aux « méchants » (voir squatteurs, intrusions pour vols, etc…)

  2. Avant d’avoir couvert nos champs d’éoliennes et nos toits de panneaux solaires, nous produisions notre électricité sans difficulté et n’imaginions même pas le scénario du black out.
    Aujourd’hui, après avoir englouti au moins 100 milliards d’euros dans les ENR alors que notre consommation est restée la même, nous payons notre électricité de plus en plus chèrement et nous sommes beaucoup moins certains de passer l’hiver au chaud. Cherchez l’erreur !

  3. « Qui mettra fin à la casse de notre système électrique ? Au pire moment de son histoire énergétique, ce pays est tenu par ceux qui refusent de nommer le mal. »

    Les responsables de cette casse ont été clairement identifiés par les auditions de la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale (2022-2023) qui avait pour
    objet : « Établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France. »
    Quelles sanctions en ont découlé ? Aucunes

  4. Les dizaines de milliards engloutis dans la promotion des ENR non rentables expliquent largement l augmentation continue du prix de l électricité
    D ailleurs tous les nouveaux les projets d éolien en mer ont été annulés car les sociétés qui les exploitent sont en difficulté financière

  5. Excellent article et clair , dommage que l’auteur n’évoque pas le scandale de la VNU, taxe sur le nucléaire intégré à la loi des finances 2026 – projet de loi des fiances 2025 – qui permet à l’Etat de verser à son budget général 50% du bénéfice d’EDF au delà de 78 € le mwh, 90 % au delà de 110 € le mwh, ce matin à 9h15 nous exportions 8 470 mw à 259,63 € le mwh, que fait l’Etat avec cet argent alosr qu’EDF doit construire 3 paires de réacteurs EPR2 , ) noter une production d’électricité à partir de gaz importé à 100 % ,de 8 %, soient 4 709 mw, équivalent à 3 réacteurs EPR2 non subventionnés et cofinancés avec 12 contrats d’approvisionnement en nucléaire à ce jour. Autre scandale, la justification de construction de plus de 25 parcs eoliens offshore subventionnés – 701 mw issu de nos 6 parcs en exploitation – 1,2 % de la consommation francaise – pour produire de l’hydrogène vert par craquage du méthane au lieu d’utiliser les 22 ércateurs en bord d’océan et de mer pour produire de l’hydrogène jaune le plus décarboné, potabiliser l’eau de mer ou les eaux usées au lieu de réduire la production nucléaire pilotable et d’exporter le mw le plus décarboné d’Europe à perte – à la charge de l’usager et du contribuable français –

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