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mercredi 14 octobre 2026

Natacha Polony : du commentaire politique à la tentation de l’État stratège

Temps de lecture : 4 minutes

En annonçant sa candidature, l’ancienne directrice de la rédaction de Marianne franchit la frontière qui sépare le commentaire de la responsabilité politique. Ses diagnostics appellent désormais un programme, ses critiques des solutions, et ses convictions une validation électorale. Or son projet économique repose sur une idée que le libéralisme conteste depuis deux siècles : que l’État sait mieux que les entrepreneurs ce qu’il faut produire.

Le 14 octobre, sur France Inter, Natacha Polony a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2027. Elle y dénonce « une crise de la dette qui est gigantesque » et « une perte totale de rang de la France sur les questions économiques », et promet d’y répondre par « une politique de production ». Cette candidature soulève deux questions indissociables : comment transformer une audience en électorat, et pour conduire quelle politique ? Apprécier une chronique et confier les destinées du pays relèvent de démarches différentes.

Ce que dit son programme

Son site de campagne ne laisse guère de doute sur les moyens : « L’État doit redevenir stratège », il faut « planifier les investissements essentiels » et « protéger nos infrastructures et nos filières vitales », car « l’argent public doit servir ceux qui investissent, forment et produisent en France ». Suit une liste de ce qu’il faut produire : son énergie, « ses médicaments essentiels », « les machines et les technologies dont dépend notre souveraineté », une alimentation de qualité.

Cette préférence productive prolonge un engagement antérieur. En avril 2026, elle signait dans Le Figaro, avec une vingtaine de personnalités dont Arnaud Montebourg, Jean-Louis Borloo et Marcel Gauchet, un appel à un référendum constitutionnel pour donner priorité à la production française dans la commande publique. L’instrument est donc identifié : la contrainte juridique au service de la souveraineté industrielle. On notera que le premier signataire avait déjà expérimenté l’État stratège avec ses trente-quatre plans de reconquête industrielle.

Pourquoi l’administration choisirait-elle mieux ?

C’est sur ce choix des moyens que porte la critique libérale. Encourager la production ne conduit pas nécessairement à renforcer la sélection politique des investissements. Pourquoi l’administration identifierait-elle mieux les projets prometteurs que les entrepreneurs qui engagent leurs propres capitaux ? Selon quels critères distinguera-t-elle une activité réellement stratégique d’une entreprise simplement assez influente pour obtenir une protection ? Le risque est connu : substituer une concurrence pour les faveurs publiques à une concurrence pour satisfaire les clients. La France y consacre déjà, selon le premier chiffrage officiel de Bercy, 166 milliards d’euros d’aides aux entreprises par an, sans que personne sache ce qu’elles produisent.

La préférence dans la commande publique appelle une objection distincte. Acheter français peut répondre à une exigence de sécurité dans quelques domaines sensibles. Généraliser cette priorité soulève la question du prix et de l’innovation. Si un fournisseur national propose une prestation plus coûteuse, quel surcoût la collectivité acceptera-t-elle, et pour combien de temps ? Le contribuable ne devrait pas financer une préférence dont personne ne mesure les résultats.

Le financement constitue le point faible du raisonnement. Relancer la production doit permettre, écrit-elle, de soutenir l’école et l’hôpital : « Nous voulons financer notre école et notre hôpital ? Il faut produire. » La formule a le mérite de l’ordre des facteurs, mais elle ne règle pas la transition : les investissements mobilisent des ressources bien avant d’en dégager. Qui supportera ce délai et le risque d’échec ? Le projet fixe une condition sans rien chiffrer.

Son projet s’écarte ainsi du libéralisme économique par la place centrale qu’il accorde à l’impulsion publique. Une démarche libérale demanderait d’abord comment faciliter l’investissement privé, stabiliser les règles fiscales et ouvrir la concurrence. Car protéger une capacité véritablement essentielle et administrer durablement les choix productifs sont deux ambitions différentes, et la candidate devra dire où elle place la limite.

Ce que disent les précédents

Les précédents français éclairent ce passage, et tous soulignent le poids de l’ancrage. Cofondateur de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber présida le Parti radical et siégea comme député de Meurthe-et-Moselle ; Françoise Giroud quitta la direction du même journal pour entrer au gouvernement en 1974. Dominique Baudis, ancien présentateur de TF1, dirigea Toulouse pendant dix-huit ans avant de présider le CSA. Noël Mamère était maire de Bègles depuis 1989 et député depuis 1997 lorsqu’il se présenta à la présidentielle de 2002. Éric Zemmour, passé du journalisme à la présidence de Reconquête, offre le contre-exemple : une notoriété considérable ne vaut pas capacité de rassemblement.

La notoriété attire l’attention, la légitimité repose sur la confiance, la capacité d’action exige des équipes et une aptitude à arbitrer : une carrière journalistique peut contribuer à chacune sans garantir leur réunion. Natacha Polony en a déjà fait l’expérience. Candidate du Pôle républicain dans la neuvième circonscription de Paris aux législatives de 2002, alors secrétaire nationale du Mouvement des citoyens de Jean-Pierre Chevènement, elle avait recueilli 803 voix, soit 2,24 % des suffrages exprimés. Sa candidature présidentielle prolonge donc des convictions anciennes, et pas seulement une trajectoire médiatique.

Le changement de rôle transforme surtout le rapport aux contradictions. Dans une chronique, un raisonnement convainc par sa cohérence ; dans un programme, il rencontre un budget, un calendrier et des intérêts divergents. Le candidat retrouve alors les questions qu’il adressait aux responsables publics : comment procéder, avec quelles ressources et au prix de quels compromis ?

Cette candidature mérite donc mieux qu’un commentaire sur la reconversion d’une journaliste. Elle propose une orientation économique dont les intentions ne suffisent pas à garantir les résultats : la réindustrialisation réclame des conditions durables de compétitivité, et une préférence publique ne les crée pas par décret. Le véritable examen commence ici. Son État stratège libérera-t-il les capacités de production, ou renforcera-t-il leur dépendance aux décisions politiques ?

 


Freddy Roy est chargé du cours « Médias et politique » à l’Institut catholique de Paris

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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