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mardi 8 septembre 2026

La souveraineté, nouveau nom de l’étatisme

Temps de lecture : 5 minutes

La souveraineté a envahi le débat public. Le mot n’est, la plupart du temps, que le faux nez de l’étatisme. Donc du socialisme. La droite semble s’en être entichée, comme au temps du gaullisme flamboyant.

« Où sont les privatisations dans les programmes des candidats à la présidentielle de 2027 ? », s’interrogeait il y a quelques semaines notre rédacteur en chef, Nicolas Lecaussin. Alors que l’État croule sous la dette, qu’il a les plus grandes difficultés à économiser 40 milliards d’euros (Md€) pour boucler le prochain budget, personne n’envisage de vendre un patrimoine de plus de 200 Md€ mal géré et dont l’essentiel n’a aucune justification stratégique.

L’exemple de l’audiovisuel public

De fait, la plupart des candidats ignorent superbement la question des privatisations – soit dit en passant, totalement absente des deux quinquennats Macron. Bloqués dans les années 1980, Fabien Roussel et Jean-Luc Mélenchon défendent au contraire la nationalisation d’un nombre important de grandes entreprises considérées comme stratégiques, à l’instar d’Arcelor-Mittal, de TotalEnergies, d’Engie ou encore d’OVH, ainsi que des grandes banques.

La droite est relativement muette sur le sujet. Nous pouvons cependant avoir un aperçu de la position des uns et des autres en nous focalisant sur l’audiovisuel public qui a suscité bien des débats à la suite de la publication du rapport Alloncle. Le député UDR proposait de rationnaliser France Télévisions et Radio France, en supprimant et fusionnant des chaînes et des stations, mais s’est toujours dit « opposé à toute forme de privatisation ». A l’instar de Bruno Retailleau. Et des sénateurs LR, Cédric Vial et Max Brisson, qui ont présenté cet été les conclusions de leur groupe de travail sur la réforme de France Télévisions, et qui prétendent que la privatisation « est impossible » et qu’elle n’est pas la solution. Même David Lisnard, qui a proposé que France 2 soit privatisée, défend l’idée de conserver « deux grandes chaînes publiques : une de proximité et une à vocation culturelle et internationale ».

Seule Marine Le Pen a très clairement évoqué « la privatisation de l’audiovisuel public » et a même lancé une pétition sur le sujet. La candidate du Rassemblement National ne défend pas pour autant les privatisations dans tous les cas. Nous savons, par exemple, qu’elle s’oppose aux concessions autoroutières qui ont fait la preuve de leur efficacité.

L’État mauvais gestionnaire

Pourtant, comme le rappelle le professeur Michel Albouy dans son dernier livre – « L’État actionnaire du XXe au XXIe siècle. Une exception française » (L’Harmattan, 2026) –, la privatisation « améliore la performance économique et financière des entreprises ».

Car, dans la firme publique, l’amoindrissement des droits de propriété « conduit à une sous-efficience par nature », notamment du fait des comportements inadaptés de l’État et de ses agents, de la structure organisationnelle fortement bureaucratisée et de la mauvaise gouvernance.

En 2015, le ministre de l’Économie Emmanuel Macron déclarait à l’Assemblée nationale que « L’objectif de l’État en tant qu’actionnaire de long terme, c’est de pouvoir peser sur les décisions stratégiques de l’entreprise ». Le professeur Albouy montre, au contraire, exemples à l’appui – d’EDF à Bull, de Renault aux Chantiers de l’Atlantique, d’Alstom à Air France, etc. –, que l’État n’agit pas à plus long terme que les investisseurs privés. Il est même tout simplement incapable d’avoir une vision stratégique puisque ses objectifs sont contradictoires – investir pour percevoir des dividendes, soutenir des entreprises en difficulté, empêcher l’arrivée d’actionnaires étrangers, préserver l’emploi, aménager le territoire, « réguler » un secteur économique, faire appliquer les politiques publiques, etc. – et ne génèrent que des « situations très difficiles, voire conflictuelles ».

La souveraineté et l’État stratège : nouveaux paradigmes de la droite ?

Malgré tout, Michel Albouy pense que l’État actionnaire, tout en se transformant, va perdurer. La réapparition, depuis la crise du covid, du mot « souveraineté » dans le débat public tend à lui donner raison. Le gouvernement Lecornu n’a-t-il pas un ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique, ainsi qu’une ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire ?

Le terme n’est que rarement défini et Le Monde a raison de le qualifier de « concept fourre-tout » dans lequel chacun met ce qu’il veut. Bien vite cependant, le protectionnisme pointe le bout de son nez. La souveraineté, c’est ainsi produire du paracétamol, des couches-culottes ou de l’électricité, c’est contrôler les investissements étrangers, orienter les achats publics, subventionner nos industries, ou encore limiter l’arrivée des produits chinois

Cette souveraineté tous azimuts s’incarne dans un État stratège. C’est la position de Marine Le Pen qui veut « un État protecteur et stratège », et de Bruno Retailleau – « Je crois à un État stratège, pas à un État tatillon. Son rôle sera d’assurer notre souveraineté et de protéger nos données, pas de tout faire. » Ils rejoignent ainsi, plus ou moins clairement, Jean-Luc Mélenchon – « Il nous faut un État stratège, organisateur de la mobilisation écologique et sociale dans tous les secteurs de la société. » –, Raphaël Glucksmann qui regrette l’État stratège de jadis capable de « mobiliser tous les acteurs de la société, de l’économie et de l’État lui-même », ou encore Marine Tondelier pour qui l’État stratège doit organiser la transition écologique, orienter l’investissement et coordonner les acteurs économiques.

Edouard Philippe est plus flou. Il n’utilise le mot qu’avec parcimonie. A l’écouter et à le lire, on comprend cependant que la souveraineté consiste à maîtriser son destin, notamment avec une politique industrielle active menée par un État stratège et accompagnateur. Lorsqu’il était Premier ministre, il l’a clairement affirmé : « Sans industrie, il n’y a pas de puissance. Ni de souveraineté. Fabriquer, c’est maîtriser son destin. » Ce n’est pas pour autant qu’il défend un État producteur et actionnaire.

A vrai dire ces notions n’étonnent guère dans la bouche de politiques se réclamant du gaullisme et du pompidolisme. Michel Albouy nous rappelle fort à propos, dans l’ouvrage déjà cité, que, dans « Le nœud gordien » (1974), Georges Pompidou écrit : « La France n’est plus et ne veut plus être un pays purement capitaliste et libéral. De nombreuses nationalisations sont intervenues qu’aucun régime ne saura remettre en question. »

Feu Edouard Balladur, qui a été l’un de ses proches collaborateurs, a procédé à de nombreuses ventes de sociétés accaparées par l’État mitterrandien, comme ministre de l’Économie, des Finances et la Privatisation (1986-1988) de Jacques Chirac, puis comme Premier ministre (1993-1995). Rappelons-nous cependant qu’il n’a opéré ces privatisations qu’avec la méthode dite des « noyaux durs », réservant une part des actions à des investisseurs triés sur le volet et choisis à la discrétion du pouvoir.

Retour à l’État régalien

David Lisnard, qui a co-écrit un livre sur « Les leçons de Pompidou », s’inscrit-il dans cette lignée ? Pour lui, « La souveraineté ne se proclame pas : elle se finance », c’est-à-dire qu’une France qui accumule les déficits, les impôts et la dette ne peut pas être réellement souveraine, ni puissante, ni libre. Elle ne peut pas non plus l’être en entravant les entrepreneurs, seuls à même de créer de la richesse. « Plus l’État crée de normes et de structures, moins il est capable d’exercer sa souveraineté et de protéger ses citoyens », a affirmé le maire de Cannes.

Un grand plan de privatisations ne serait-il pas alors une des solutions permettant d’atteindre cet « État-performance » libéré de l’étatisme qu’il promeut ? De se recentrer sur cet « État fort sur son cœur de métier régalien, et subsidiaire pour le reste » que David Lisnard défend ? Ce serait aussi un moyen de se distinguer de ses concurrents à droite.

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