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jeudi 9 juillet 2026

Rénovation énergétique des logements : l’argent public dépensé pour rien

Temps de lecture : 5 minutes

La Cour des comptes européenne vient d’établir, chiffres à l’appui, que le plan de relance a arrosé la rénovation énergétique des logements sans exiger de résultat, ni suivre les coûts, ni mesurer honnêtement les effets

Il existe une littérature qu’on ne lit jamais et qui en dit pourtant long sur la manière dont on nous gouverne : les rapports de la Cour des comptes européenne. Le 17 juin dernier, la Cour a adopté son rapport spécial 20/2026, consacré à un sujet en apparence technique, mais politiquement explosif : l’usage des fonds du plan de relance post-Covid — la Facilité pour la reprise et la résilience — pour rénover énergétiquement les logements. Le titre officiel est un chef-d’œuvre de litote : « un soutien financier large, mais des fondations fragiles ». Traduisons : l’argent a coulé à flots, les fondations étaient pourries.

Rappelons l’échelle. Le plan de relance a mobilisé quelque 577 milliards d’euros, dont environ 43 milliards fléchés vers l’efficacité énergétique des bâtiments résidentiels. J’aime exprimer les milliards en millions parce que le mot ne rend pas l’excès : 577 000 millions d’euros et 43 000 millions d’euros. C’est une montagne d’argent public distribuée au nom d’une cause présentée comme au-dessus de tout soupçon : aider les ménages à mieux isoler leur logement. On connaît la rhétorique. Mais, comme le rappelait W. Edwards Deming, « en Dieu nous croyons ; tous les autres doivent apporter des données ». La Cour, elle, apporte les données. Et elles sont accablantes.

Payer sans exiger de résultat

Le péché originel tient en une phrase : on a distribué sans conditionner. Dans plusieurs des dispositifs audités, aucune économie d’énergie minimale n’était exigée pour toucher la subvention. On finance des travaux, mais on ne demande pas qu’ils réduisent effectivement la facture énergétique. Pire : un mauvais classement énergétique du logement n’était pas même un critère de sélection, et rien ne venait assurer la priorité des bâtiments les plus énergivores ou des ménages les plus modestes. Tous les projets « éligibles » ont été financés, sans la moindre évaluation comparative de leur qualité ou de leur rendement.

Le résultat était écrit d’avance, et la Cour le note froidement : les mesures qui n’exigent aucun résultat sont précisément celles qui avancent le plus vite. Bien sûr. L’argent sort du guichet à toute allure ; ce qu’il produit, personne ne le mesure. Voilà une loi générale de l’action publique que ce rapport illustre à merveille : exiger un résultat ralentirait la distribution, donc on n’exige rien. Et pour que la mécanique tourne rond, on habille au passage de simples ajustements de primes en « réformes » ambitieuses.

La comptabilité des économies imaginaires

Vient le morceau le plus instructif pour quiconque respecte les chiffres. Comment mesure-t-on les fameuses « économies d’énergie » qui justifient l’ensemble de l’opération ? Non pas en observant les consommations réelles avant et après travaux, mais par décret arithmétique. Chaque pompe à chaleur installée est créditée d’un forfait — par exemple 8 065 kWh économisés par an —, quels que soient la taille et l’état du bâtiment. Une toiture isolée vaut tant, un mur, un plancher, une fenêtre tant, et l’on additionne le tout sans tenir compte de la moindre interaction entre ces travaux. On calcule sur des bâtiments « moyens » et théoriques, jamais sur les logements réels.

L’écart avec la réalité ? La Cour a mené ses propres analyses techniques. Pour les bâtiments les moins performants, la consommation estimée dépasse la consommation réelle de 400 % et davantage. Autrement dit, ce sont précisément les logements auxquels on attribue les plus grosses « économies » qui affichent les estimations les plus fantaisistes. Plus l’économie annoncée est spectaculaire, plus elle est fictive. Et quand ces calculs reposent sur des certificats de performance énergétique, encore faudrait-il que ceux-ci soient fiables : dans une des régions auditées, un certificat contrôlé sur huit s’est révélé irrégulier au point de valoir une amende.

Le plus vertigineux est que le règlement du plan de relance n’impose aucune obligation de suivre le rapport coût-efficacité des mesures. Un instrument officiellement « fondé sur la performance » qui s’interdit lui-même de mesurer la performance : voilà résumé tout le génie de la dépense publique moderne.

Le Superbonus ou l’aboutissement du système

Pour saisir jusqu’où mène cette logique, l’exemple italien vaut tous les discours. Le célèbre Superbonus remboursait jusqu’à 110 % du coût des travaux : on pouvait donc littéralement s’enrichir en rénovant. Un demi-million de bénéficiaires plus tard, la facture estimée a explosé à quelque 123 milliards d’euros. Coût par kilowattheure économisé : près de 10 euros, soit environ quatre fois le coût modélisé. Et l’institution d’audit italienne, citant la Banque d’Italie, estime qu’un quart des chantiers (27 %) auraient été réalisés de toute façon, sans le moindre subside : de l’argent public englouti en pure perte, l’effet d’aubaine à l’état chimiquement pur. La Cour conclut, avec sa retenue habituelle, que la mesure n’était « pas conforme aux principes de bonne gestion financière ».

Ce coût vertigineux n’a rien d’un hasard : l’efficacité énergétique est devenue une véritable idole que l’on révère sans plus jamais l’interroger, alors que les gains faciles — les fameux low hanging fruits — ont été cueillis depuis longtemps, si bien que chaque kilowattheure supplémentaire « économisé » se paie désormais au prix fort.

Ce n’est pas un cas isolé, mais l’exagération d’une règle. Partout, on retrouve la même signature : objectifs revus à la baisse en cours de route, enveloppes si généreusement calibrées qu’une partie n’est jamais dépensée — preuve que les coûts avaient été surestimés dès le départ —, et projets qui, des mois après leur lancement supposé, n’ont toujours pas commencé.

La leçon libérale

Ne nous y trompons pas : chaque fois que la puissance publique décide « d’aider les gens » en distribuant de l’argent qui n’est pas le sien, la même mécanique se met en place. On n’exige aucun résultat, car l’exiger freinerait la distribution. On ne suit aucun coût, car le suivre embarrasserait le distributeur. Et l’on mesure enfin les prétendus bénéfices avec des formules théoriques taillées pour flatter l’opération. Celui qui décide n’est pas celui qui paie, et celui qui paie n’est pas celui qui profite : c’est la définition même de la dépense inefficace.

Le contribuable, lui, paie deux fois. Une première fois par le subside prélevé sur ses impôts. Une seconde fois par la hausse des prix que la subvention alimente : lorsque l’État promet de rembourser 110 % d’un chantier, les devis des artisans grimpent comme par enchantement, et c’est toute la société qui finance l’inflation ainsi créée.

Le plus cocasse est que cette machinerie de rénovation n’est qu’un rouage de l’immense appareil de décarbonation européen qui, dans le même temps, impose à l’industrie du continent les coûts énergétiques les plus élevés du monde développé — le rapport Draghi de septembre 2024 l’a documenté sans ménagement. Nous subventionnons mal, avec des économies imaginaires, une colonne du grand livre, pendant que nous ruinons nos usines avec des factures bien réelles. Et pour quel bénéfice climatique ? Depuis l’accord de Paris – en fait le Désaccord de Paris ―, l’UE a réduit de 554 millions de tonnes de CO₂ sur dix ans, là où le reste du monde en ajoute 3 008 sur la même période. Pour chaque tonne de CO₂ épargnée dans l’UE au prix fort, le monde en ajoute 5,5 sans aucun coût. Depuis l’adoption, en 1992, de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, les émissions mondiales de CO₂ ont augmenté de quelque 67 % : trente ans de conférences internationales et de subventions n’ont infléchi aucune courbe. Les 43 000 millions d’euros dépensés pour isoler le bâtiment n’y changeraient rien même s’ils avaient été efficacement dépensés.

La Commission propose déjà de reconduire le financement des rénovations dans le prochain cadre budgétaire, après 2028. Avant de dépenser à nouveau, l’UE ferait bien de relire le rapport de sa propre Cour des comptes. Ou, plus sagement encore, de renoncer : la meilleure aide que l’État puisse offrir aux citoyens reste, le plus souvent, celle qu’il ne leur impose pas — et l’argent qu’il leur laisse.

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

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